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Full text of "Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre"

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Hanet 



par 



^h. DU'^ET 




EUGÈNE FASQUELLE, Editeur 
Paris 



HISTOIRE 

EDOUARD MANET 

Eï DE SON ŒUVRE 



DU MÊME AUTEUR 



Critique d'Avant- garde. — Salon de 1870. — Les peintres 
impressionnistes. — Claude Monet. — Renoir. — Edouard 
Manet. — L'Art japonais. — Hokousaï. — James Whistler. 
— Sir Joshua Reynolds et fiainsborougli. — Richard 
Wagner. — Arthur Schopenhauer. — Herbert Spencer. 

G. Charpentier, éditeur. In-12. iSSo. 



Bibliothèque nationale. — Département des Estampes. 
Livres et Albums illustrés du Japon catalogués. 

Ernest Lerovx, éditeur. In-S» illustré . 1900. 



Histoire de James Me N. "Whistler et de son œuvre. 

H. Elolry, éditeur. In-i" ilkislré . lOOi. 



Il a été tiré de cet ouvrage 
30 exemplaires numérotés sur papier du Japon. 



L. Marethkux, inip., 1, r. Cassette. — 1160G. 




PORTRAIT D'EDOUARD MANET, PAR ALPHONSE LEGROS (1863) 



THEODORE DURET 



HISTOIRE 



EDOUARD MANET 



ET DE SON ŒUVRE 

AVEC DOUZE ILLLSTRATKINS 



'J^-1 




PARIS 



Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉOlTEUa 

11. HUE DE GRENELLE, 11 



1906 

Tous droits réservés. 



SEEN BY 

PRESERVATION 

SERVICES 



ANNÉES DE JEUNESSE 



ANNEES DE JEUNESSE 



Edouard Manet naquit à Paris le 23 janvier 1832, 
au n" 5 do la rue des Pelits-Auj^ustins, aujour- 
dlîui rue Konaparte, et fut baptisé le 2 lévrier de 
la m(Mne année en Téglise Saint-Germain-des-Prés. 
Il devait être l'aîné de trois frères. Leur père, 
magistrat, avait de la fortune. Il appartenait à cette 
bourgeoisie qui s'épanouissait et atteignait à la 
domination sous le règne do Louis-Philippe. Leur 
mère, née Fournier, appartenait à la même classe 
de vieille et riche bourgeoisie. Son père, agent 
diplomatique, avait pris part aux négociations ayant 
porté le maréchal Bornadolte au trùne de Suède. 



4 HISTOIRE DÉDOl'ARD MANET 

Elle avait un frère dans TarnK^c, qui devait devenir 
colonel. 

La bourgeoisie, avant la révolution de 1848, qui 
lui a enlevé le pouvoir, et la survenue du suffrage 
universel, qui Ta plus ou moins mêlée avec le 
peuple, formait une véritable classe distincte. Après 
avoir combattu -et renversé la noblesse, elle s'était 
elle-même triée et mise à part. Au milieu d'elle, les 
familles qui se consacraient au barreau et à la 
magistrature gardaient des traditions et des habi- 
tudes propres, venues dos anciens parlomenls. Elles 
avaient une culture d'esprit particulière, une 
instruction classique soignée, le culte de la rhéto- 
rique qui prévalait au Palais. Dans ce milieu, les 
hommes qui s'élevaient aux postes de la magistra- 
ture prenaient une sorte d'ascendant et s'assuraient 
une considération certaine. La magistrature à cette 
époque exerçait encore comme un sacerdoce. Elle 
gardait la dignité de sa fonction, elle jouissait au 
dehors d'un respect général. Le père d'Edouard 
Manet, juge au tribunal de la Seine, personnihait 
toutes les particularités de sa classe, la bourgeoisie, 
et, dans sa classe, (h^ son monde spécial, la mngis- 
t rature. 

Manet est donc né dans une condition sociale 
qu'on peut appeler élevée, il a grandi dans un 
milieu de vieilles traditions. Les traits de mœurs et 



AVNÉES DE JELWESSE li 

do caractère dus à la naissance devaient persister 
elle/ lui toute . la vie, parallèlement à ses pro- 
pensions d'artiste. Il resterait essentiellement un 
homme du monde, dune politesse parfaite, d'un 
grand raffinement de manières, se plaisant en société, 
aiuiant à fréquenter les salons, où sa verve et son 
esprit de saillie le distinguaient et le faisaient 
goûter! 

11 fallait que chez un homme d'une telle manière 
d'être, Fimpulsiori vers la vie artistique fût grande, 
pour que les penchants de l'artiste finissent par 
l'emporter sur tous les autres. En effet, on peut 
dire de Manet que la nature l'avait réellement créé 
pour être peintre, qu'elle l'avait doué d'une vision 
et de sensations telles, qu'il ne pouvait trouver 
l'emploi de sa vie qu'en s'adonnant à la peinture. 
Dans ces circonstances, la vocation devait se révéler 
chez lui de très bonne heure et le mettre sûrement 
en désaccord avec sa famille. 

La carrière qui l'attendait, dans la pensée des 
siens, était celle du barreau, de la magistrature ou 
des fonctions publiques. Il recevrait l'enseignement 
classique qui, à cette époque de monopole univer- 
sitaire, se donnait dans les collèges de l'État, il 
y prendrait le grade de bachelier es lettres, ferait 
ensuite son droit et passerait ces examens qui lui 
conféreraient la qualité d'avocat. C'était la voie toute 

1. 



6 HISTOIRE DTDOIARD MANET 

nalurclle que devait suivre son frère le plus jeune, 
Gustave, qui, après être devenu avocat, sans exercer 
assidûment sa profession, devait se servir de ses 
avantages de culture, pour s'ouvrir une carrière à 
cùté, d'abord comme conseiller municipal de Paris, 
puis comme fonctionnaire de l'Etat, inspecteur 
général des prisons. 

Mais Manet n'éprouva aucune envie de suivre la 
voie traditionnelle où son frère devait s'enoracrer. 11 
avait élé confié, dans sa première jeunesse, à l'abbé 
Poiloup, qui tenait une institution à Yaugirard. 
Puis il avait été mis, pour continuer ses études, au 
collège Rollin. Son oncle, le colonel Fournier, le 
frère de sa mère, faisait des dessins dans ses loisirs 
et c'est auprès de lui, que, tout jeune garçon, il a 
d'abord senti naître le goût du dessin et de la 
l)einture, que les circonstances développent en- 
suite jusqu'à en faire une irrésistible passion. Tou- 
jours est-il que vers les seize ans, il avait senti 
l'appel de la vocation d'une manière si puissante, 
qu'il exprima sa volonté d'embrasser la carrière 
d'artiste. 

Un fils aîné, à celte époque, venant, dans une 
famille de vieilles traditions bourgeoises, annoncer 
pareille détermination, y portait le désespoir. Un 
artiste ne pouvait être qu'un déclassé, qu'un dévoyé. 
On entreprit donc de l'amener à d'autres desseins. 



AN.NEliS Dl£ JELMESSfc: 7 

Commo il arrive en cas de vocation contrariée, 
Manet entre alors en révolte ouverte. II se cabre 
tellement, qu'il devient impossible à ses parents de 
le maintenir dans la voie qu'ils voulaient lui 
imposer. Mais consentir aux désirs du jeune homme 
ne pouvait venir à leur pensée, et puisqu'il se refu- 
sait à étudier le droit et qu'eux-mêmes lui fermaient 
la carrière de l'art, pour sortir de l'impasse et par 
coup de tète, il déclara qu'il serait marin. Ses 
parents prélV'n'MNMit le voir [)artir, plutôt que de 
le laisser enirer dans un atelier. Son père l'accom- 
pagua au Havre, où il s'embarqua comme novice 
sur un navire de commerce La Gnadeloupp. faisant 
voile pour Rio-de-Janeiro. 

11 alla ainsi au IJrésil et en revint, sans autre 
aventure qu'une occasion qu'il eut d'exercer pour la 
première fois son talent de peintre. La cargaison du 
navire comprenait des fromages de Hollande, dont 
l'eau de mer avait terni la couleur. Le capitaine, 
qui connaissait les dispositions de son novice, le 
choisit de préférence à tous autres pour les remettre 
en état. Et Manet aimait à raconter que, muni d'un 
pinceau et d'un pot de couleur convenable, il les 
avait en elTet peints de manière à donner pleine 
satisfaction. 

Lorsqu'il fut revenu du Brésil, ses parents, qui 
avaient sans doute pensé que le voyage l'assoupli- 



8 HISTOIRE D'EDOUARD MAXET 

rait et qu'ils pourraient au retour Tamener à leurs 
idées, le Irouvèrent tout aussi rebelle qu'auparavant. 
Ils se résignèrent alors à l'inévilable, en lui laissant 
embrasser la carrière d'artiste. 



DANS L'ATELIER DE COUTURE 



II 



DANS L'ATELIER DE COUTURE 



Manet ayant vaincu la rési>tance do sa l'ami Ile cl 
obtenu d'elle de suivre sa vocation, choisit, d'accord 
avec son père, Thomas Couture pour maître et entra 
dans son atelier. 

Personne comme peintre n'a plus étudié que 
Manet pour acquérir le métier. On comprendra donc 
qu'enfin entré dans un atelier, il se soit mis à 
travailler et qu'il ait, au commencement, cher- 
ché à utiliser l'enseignement à y recevoir. Mais 
doué d'un tempérament personnel, soumis à ce 
travail des natures originales qui cherchent à 
s'ouvrir leur voie, l'elTort même auquel il se livrait 



12 IlISTOIIiE DEDOUARI) MANET 

pour dégager son talent ne pouvait manquer d'en 
faire un élève fort peu soumis et en heurt continuel 
avec son maître, car ils étaient tous les deux de 
caractères fort différents. M. Antonin Proust, qui 
après avoir été Tami de Manet au collège Rollin était 
devenu son camarade d'atelier chez Couture, a 
raconté dans la Revue Blanche les rapports entre le 
maître et Félève, qui ne sont qu'une longue suite de 
heurts, de fâcheries suivies de raccommodements, 
mais qui, venant d'une divergence fondamentale, ne 
pouvaient manquer de se reproduire jusqu'à la 
brouille défmitive. En etîet, le jeune homme que 
Couture avait reçu dans S(m atelier était destiné, 
plus que tout autre, à saper l'art, fait de traditions, 
dont il était un des apôtres. C'était le loup auquel, 
en prenant Manet, il avait ouvert les portes de la 
bergerie. Les deux hommes ne pouvaient donc 
éviter la rupture irrémédiable, puisque ce que l'un 
défendait, l'autre d'instinct le combattait et, à 
mesure que son jugement se fortifierait et prendrait 
conscience de soi, devait s'appliquer à le détruire. 

Couture, au moment où, vers 18.')0, Manet entrait 
dans son atelier, était un artiste renommé. 11 tenait 
une place parmi les maîtres de la peinture d'histoire, 
considérée alors comme formant l'essence de ce 
qu'on appelait le grand art. Son esthétique était 
faite du re=;pect de certaines traditions, du culte de 



DANS LATELIEU DE COUTUIIE 13 

règles fixes et de robservance de procédés transmis. 
Il croyait, avec la majorité des artistes de son temps, 
en Texcellence d'un idéal fixe, opposé à ce que l'on 
appelait avec horreur le réalisme. Certains sujets 
seuls étaient alors crus dignes de l'art; les scènes 
de l'antiquité, la représentation des Grecs et des 
Romains jouissaient des préférences, comme nobles 
par elles-mêmes; les hommes du temps présent, 
avec leurs redingotes et leurs vêtements usuels, 
étaient au contraire à fuir, comme n'ofï'rant que 
des motifs réalistes, anti-artistirjiies ; les sujets 
religieux faisaient encore partie du grand art, 
cependant le nu en était avant tout et principhnn ri 
fous \ puis, à un rang moins élevé mais encore 
acceptable, venaient les compositions tirées des 
pays que l'imagination entourait d'un prestige supé- 
rieur, l'Orient par exemple; un paysage d'Egypte 
était par lui-même digne de l'art, un artiste épris 
de l'idéal pouvait j)eiu(lre les sables ilu désert, mais 
il fût tombé dans le réalisme, et se fût abaissé, en 
peignant un })àturage de jNormandie, avec des 
vaches et des pommiers. Couture se tenait avec fer- 
veur dans les traditions de ce grand art. 11 s'était 
mis surtout en vue par un tableau d'énormes dimen- 
sions, exposé au Salon de 1847, où il avait obtenu 
un succès éclatant : les Romains de la décadence. 
Le tableau est au Louvre: en l'étudiant, on peut se 



14 IIISTOUÎE DKDOLÎAIU) MAM'T 

rendre compte de ce que valait ce grand art, tel que 
Couture et les contemporains le cultivaient. 

Les llomains de la décadence! Yoilà certes un 
sujet qui prête à rimaginalion et peut exercer la 
pensée. Mais Couture n"a conçu la décadence romaine, 
qui a été en réalité la transformatioa d'une société 
passant d'un état à un autre, que sous la forme d'un 
aiïaiblissement physique. Ses Romains de la déca- 
dence sont des êtres étiolés, des demi-cuniuiues 
pâles, consumés par l'orgie. Acceptons après tout 
cette donnée, un artiste n'est pas obligé de se rendre 
un compte phiiosoplii{[ue de l'histoire. Cependant, 
ce ([uc nous ne })ouvons lui passer, ce qui nous em- 
pêche d'admirer son œuvre, c'est que ses Romains 
ne seul en aucune ra(;on des honimes antiques, soit 
{]u'on veuille rétablir, [lar l'élude })récise des monu- 
ments ligures, le type exact des vieux liomains, soit 
que, pnr la pui-sance de l'inuigination, ou cherche 
à évoquer, pour représenter l'antiquité, des Coruies 
dilTérentes de celles de notre temps. 

Nicolas Poussin s'est livré, lui. à un travail de ce 
genre» dans son Enlèveiucnt des Sahincs. 11 a réa- 
lisé une évocation du passé, il a créé des hommes 
d'une certaine manière d'être, qui ne sont peut être 
pas tels que l'étaient les vrais Romains primitifs, 
pourtant qui sont dus à une conception oi'iginale et 
nous transpoitent d.uis un monde imaginé dillV'ient 



DANS LATi-LIER DE COI.TLRE ili 

du nuire. Mais les Romains de Couture n'olTi-ent 
rien de semblable, ils ne révèlent aucun travail de 
reconstitution, ce sont des hommes très modernes, 
de simples modèles, que l'artiste a fait poser et 
dont il a reproduit les traits, sans pouvoir les trans- 
former. Et alors ils sont disposés selon les préciptes 
légués et les conventions acceptées; un groupe 
central en pleine lumière, puis des groupes acces- 
soires à droite et à gauche, tel personnage s'équili- 
brant avec son pendant ou l'un faisant repoussoir à 
laulre, les ombres et les lu:nières factices et arliti- 
cielles. Aucun lien ne tient les j)ersonnages ensemble 
dans une action commune, ils restent séparés, on 
sent l'effort qui les a posés à côté les uns des autres. 
Nulle émotion ne se dégage donc de celte loile 
immense. 

Si on retourne à V Enirvcment dn^ Sahincs, on voit 
au contraire que Poussin a su faire concourir 
chaque être à un effet d'ensemble. La foule en mou- 
vement remue tout d'un souftle: aussi la vie, l'in- 
térêt, la terreur, naissent-ils de l'action. Les per- 
sonnages petits linéairement donnent une vraie 
sensation de force et d'ampleur, qui manque aux 
êtres dont Couture a vainement agrandi les propor- 
tions. C'est-à-dire que pour faire de la vraie pein- 
ture d histoire, il faut être d'un certain temps, que 
pour recréer elfectivement l'antiquité, il faut vivre, 



16 HISTOIRE I)E;)0UARL) MANET 

comme au xvii' siècle, à une époque où la pensée se 
meut naturellement dans une sphère de traditions 
littéraires et, par surcroît, avoir du génie, comme 
Nicolas Poussin. Mais lorsque, toutes les conditions 
changées, on veut perpétuer l'invention initiale, 
par des procédés d'école, on n'ohlicnt que des 
œuvres pauvres, où manquent le soui'tle et la vie. 
Tout l'efTort de Coulure n'a pu le mener au but. Sa 
toile, dans son genre, est évidemment meilleure 
que d'autres, 11 a fallu après tout du talent pour 
agencer, même imparfaitement, une aussi vaste 
composition, l'homme ((ui l'a exécutée y montre, on 
ne saurait le nier, certaines ([ualités depeintre. Mais 
toute la sueur et toute la peine n'ont pu réaliser, 
en dehors du temps voulu et en l'absence du génie 
évocateur. la vision recherchée du monde antique. 
L'art fait de traditions dont Coulure était un des 
coryphées était arrivé de son temps à la décrépi- 
tude; l'étude de ses œuvres et de celles des con- 
temporains révèle son épuisement. Au moment où 
Manet apparaissait, il y avait donc conflit entre les 
artistes en renom, obstinés à continuer une tradi- 
tion épuisée, et ces élèves cherchant inconsciemment 
la vie et aspirant à créer des formes d'art, appro- 
priées aux i)esoins nouveaux. Couture était de ceux 
qui voulaient maintenir indéfiniment les formules 
du passé, Manet était au premier rang des jeunes, 



DANS LATKMER DE COUTURE 17 

travaillés par Tesprit novateur. Les heurts et les 
froissements survenus entre le maître et l'élève 
n'étaient donc que la manifestation, sous forme 
de contlit personnel, de la lutte plus profonde qui 
s'engageait entre des formes de pensée dissem- 
blables et des conceptions d'art antagonistes. 

On voit, en effet, par les souvenirs de M. Antonin 
Proust, que Manet se prend d'une répulsion de plus 
en plus vive pour le genre que son maître cultive 
et qu'il veut lui transmettre, la peinture d'histoire, 
et qu'alors il se porte, à mesure qu'il prend cons- 
cience de son propre talent, vers l'observation de la 
vie réelle. Couture qui découvre que son élève lui 
écliappe, pour aller vers ce que lui-même abhorre 
et qualifie du nom méprisant de réalisme, croit lui 
fermer tout grand avenir, en lui disant un jour: 
« Allez, mon garçon ! vous ne serez jamais que le 
Daumier de votre temps, » Prétendre ravaler quel- 
qu'un parce qu'on en fait un Daumier cause aujour- 
d'hui de Tétonnement. C'est que les temps sont 
changés! Daumier méprisé par les partisans de la 
peinture d'histoire dominant de son vivant, comme 
un simple caricaturiste et réaliste, est aujourd'hui 
admiré comme un des grands artistes du passé. 
Couture, entêté dans l'ornière d'une forme d'art dé- 
crépite, est au contraire maintenant dédaigné et son 
œuvre tombe dans l'oubli. 



18 HISTOIRE D"EDOUAIiD iMANET 

Cette répulsion qui se développe chez Manet pour 
l'art de la tradition se manifeste surtout par le 
mépris qu'il témoigne aux modèles posant dans 
l'atelier et à l'étude du nu, telle qu'elle était alors 
conduite. Le culte de l'antique, comme on le com- 
prenait dans la première moitié du xix*" siècle parmi 
les peintres, avait amené la recherche de modèles 
spéciaux. On leur demandait des formes pleines. 
Les hommes en particulier devaient avoir une poi- 
trine large et hombée, un torse puissant, des mem- 
bres musclés. Les individus doués des qualités 
requises, qui posaient alors dans les ateliers, 
s'étaient habitués à prendre des attitudes prétendues 
expressives et héroïques, mais toujours tendues et 
conventionnelles, d'où l'imprévu était banni. Manet 
porté vers le naturel et épris de recherches s'irri- 
tait de ces poses d'un type fixe et toujours les 
mêmes. Aussi faisait-il très mauvais ménage avec 
les modèles. Il cherchait à en obtenir des poses 
contraires à leurs habitudes, auxquelles ils se refu- 
saient. Les modèles connus, qui avaient vu les mor- 
ceaux faits d'après leurs torses conduire certains 
élèves à l'Ecole de Rome, alors la suprême récom- 
pense, et qui , dans leur orgueil, s'attribuaient presque 
une part du succès, se révoltaient de voir un 
tout jeune homme ne leur témoigner aucun respect. 
Il paraît que fatigué de Téternelle étude du nu, 



DANS L'ATELIER DE COUTUlii: 19 

Maiiet aurait essayé de draper et mèîiie ddiabiller 
les modèles, ce qui aurait causé j)arnii eux une véri- 
table indignation. 

Manet en quittant définitivemonl Couture, vers 
1856 ', était donc très mal avec lui et en révolte 
ouverle contre son enseignement. 11 avait pris en 
liorreur la peinture d'iiisluire et C(dli' du nu, 
d'après les modèles professionnels. 

1. Un reçu conservé, dtilé de février 18."iG, montre qnVi celte 
époque, Coulure percevait encore la cotisation dalelierde Manet. 



LES PREMIÈllES OEUVRES 



III 



LES PREMIERES ŒUVRES 



Manel livrr à lui-nièni<' alla >(Hal»lir clans un 
.Uelioi- de la rue Lavoisier. Qu'allait-il faire? un 
point élait clair à ses yeux. 11 délaisserait la tradi- 
tion académique, les procédés conventionnels, le 
prétendu idéal classique, dont il avait pris l'aversion 
dans l'atelier de Couture, pour peindre la vie autour 
de lui. Ses modèles ne seraient plus des êtres spé- 
ciaux professionnels, il les choisirait parmi les 
hommes et les femmes variés d'aspect, que la mul- 
tiplicité des types humains peut offrir. Cependant 
entre cette première vue abstraite et une réalisation, 
il y avait loute la distance qui sépare une concep- 



24 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

tion sans lignes arrêtées, de la création fixée dans 
des formes précises. Il élait à ce point de départ des 
novateurs qui se sentent tourmentés par le démon 
de rinvention, mais qui, devant tirer de leur 
fond des œuvres neuves, entrent dans cette période 
de recherches où il leur faut se découvrir eux- 
mêmes. 

Il continua à travailler, à regarder, ii s'instruire. 
Il fréquenta le Louvre et lit des voyages à l'étranger. 
Il visita la Hollande, où il s'éprit de Frans Uals, et 
l'Allemagne, pour voir les musées de Dresde et de 
Munich. Puis il alla en Italie, attiré surtout par les 
Vénitiens, A cette époque apparliennent des copies 
faites de la façon la plus serrée. Il copia un Rem- 
brandt à Munich et rappoita de Florence une tète de 
Philippo Lippi. 11 copia aussi au Louvre les Petits 
cavaliers de Yelasquez, la Vierge au lapin blanc, du 
Titien et le Portrait de Tintoret par lui-même. Il 
avait une admiration toute particulière pour ce der- 
nier maître; lorsqu'il allait au Louvre il ne man- 
quait point de s'arrêter devant son portrait, qu'il 
déclarait être un des plus beaux du monde. 

En même temps il commençait à peindre d'après 
l'esthétique qu'il s'était faite, en prenant ses modèles 
dans le monde vivant, autour de lui. Une de [ses 
premières univrcs originales a été l'Enfant aux 
cerises; un jeune garçon, coiiïé d'une toque rouge, 



LES P15EMIEIŒS OEL VUES 25 

tient devant Ini nue corbeille de cerises. Une (rnvn^ 
plus imporlante de la même époque fut le Buveur 
(f absinthe^ en 1859. Le buveur de grandeur nalu- 
relle, coifïé d'un chapeau à haute forme, assis enve- 
loppé d'un manteau couleur brune, est d'aspect 
luii:ubre. 11 donne bien Tiiléc de la ruine physique et 
morale où peut conduire Tabus de l'absinthe. Ce 
tableau est certes caractéristique, mais s'il révèle la 
personnalité de son auteur, il ne la montre cepen- 
dant pas encore dégagée de tout alliage et de toute 
réminiscence. Il fait souvenir de l'atelier par où le 
peinire a passé. Il n'est que la continuation |)lns 
accentée des morceaux produils chez Couture, (|ui, 
par Icnr franchise et leur qualité de palette, avaient 
excité l'approbation des autres élèves, mais qui, tout 
en étant déjà puissants, gardaient encore la marque 
du lieu d'origine. Car il n'est pas dans la natnrc des 
choses que le jeune homme entrant dans la vie, 
quelle que soit son originalité native, puisse ne pas 
prendre d'abord l'empreinte du milieu où il survient 
et du maître dont il reçoit les premières leçons. 

Postérieure au Buveur d'absinthe est la Ni/niphe 
surprise. Elle se replie sur elle-même, en se couvrant 
en partie dune draperie. C'est un beau morceau de 
nu, mais où l'on sent encore le travail de l'homme 
qui se cherche. On y découvre l'influence des Véni- 
tiens. Le titre aussi mythologique, qui apparaît 

3 



20 HISTUIIŒ DÉDOUARD MA.\Er 

comme une exception dans la nomenclature de ses 
tableaux et qu'il ne d-evait plus reprendre, montre 
qn"en ce moment. Manet a vécu parmi les artistes 
de la Renaissance et que, dans son admiration, il a 
emprunté à leur vocabulaire. 

Sil avait admiré les Vénitiens, il devait aussi 
s'éprendre des Espagnols, Yelasquez, le Greco et 
Goya. A cette époque des débuts, se placent donc ses 
premiers motifs espagnols. Il ne faut cependant pas 
croire que les tableaux où il a introduit des person- 
nages espagnols lui aient été inspirés surtout par la 
fréquentation de Yelasquez et de Goya. S'il était 
allé tout de suite visiter les musées de Hollande et 
d'Allemagne, et étudier les Italiens chez eux, il ne 
devait aller voir les Espagnols à Madrid qu'en 1805, 
alors que sa personnalité serait pleinement déve- 
Ifippée. Les premiers tableaux consacrés à des sujets 
espagnols lui ont été suggérés par la vue de chanteurs 
et de danseurs, venus en troupe à Paris. Séduit par 
leur originalité, il avait ressenti l'envie de les peindre. 

Parmi les tout premiers tableaux exécutés dans 
ces dispositions est le Ballet espar/nol^ une toile où 
les personnages sont alignés les uns à côté des 
autres, debout ou assis. Là se révèle le don de 
Manet de peindre en pleine lumière et d'associer, 
sans heurt, les tons les plus variés. Puis, en 1862, 
il peint la danseuse Lola de Valence. Les Heurs mut- 



LES PREMIÈRES OEUVRES 27 

tieolores du jupon, le voile blanc et le fichu l)leu 
qui entourent la tête et les épaules de lu jeune 
femme, sont rendus, avec une extrême franchise. 
Le visag-e et les yeux si vivants présentent, comme 
un type étrange, cette sorte de sauvajierie raffinée, 
apportée et laissée sur le rivage de Vah'uce par les 
Arabes. • 

Manet n'avait à ce moment, où il était encore 
inconnu, que le poète Baudelaire pour le fréquenter 
dans son atelier, le comprendre et l'approuver. 
Baudelaire qui se piquait de ne reculer devant 
aucune audace, pour qui personne n'étnit assez osé, 
qui faisait depuis longtemps de la critique d'arf, 
qu'il ViuUait tenir en dehors des voies battues, 
avait découvert en Manet l'homme hardi, capable 
d'innover. Il l'encourageait donc, il défendait ses 
œuvres les plus attaquées. Il ressentit une grande 
admiration pour Lola de Valence peinte, et il com- 
posa en son honneur le quatrain suivant : 

Entre tant de beautés que partout on peut voir, 
Je comprends bien, amis, que bî désir balance; 
Mais on voit scintiller dans Lola de Valence, 
Le charme inattendu d'un bijou rose et noir. 

Cependant h cette époque, le Salon était le lieu 
obligé où tout artiste devait se produire. L'entrée au 
Salon marquait le moment où le débutant, sorti de 



28 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

la période crétiides, se sentait assez sur de lui pour 
appeler le public à juger ses œuvres. Manet chercha, 
pour la première fois, à y pénétrer, en 1839, avec le 
Buveur cV absinthe. Le jury d'examen le refusa. A 
cette époque les Salons n'avaient lieu que tous les 
deux ans. Ils ne devaient devenir annuels qu'à 
partir de 1863. Il n'y en eut donc point en 1800, et 
Manet ne put revenir à la charge qu'en 1861. Il pré- 
senta celte année là à l'examen du jury les Portraits 
de M. et M°"' M..., (son père et sa mère) et Y Espagnol 
jouant (le la guitare^ aussi connu comme le Chanteur 
espagnol., ou encore, comme le Gnitarero. Les deux 
tableaux celle fois-ci furent admis. L'année 1801 
marque ainsi le moment où Manet entre, pour la 
première fois, en contact avec le public. Les por- 
traits de son père et de sa mère en buste, réunis 
sur une même toile, sont peints dans cette manière 
un peu dure et d'opposition de noirs et de blancs, à 
laquelle il s'abandonne dans certains de ses tableaux 
du début, par exemple VAngélina de la collection 
Gaillebotte, au Musée du Luxembourg. On y voit 
apparaître en outre ce goût qu'il devait dégager 
plus tard, mais qui alors se révélait inconsciem- 
ment, de peindre les natures mortes. La mère tient 
une corbeille, où sont placés des pelotons de laine 
multicolores, qui cependant s'harmonisent avec 
l'ensemble. Ces portraits de dimensions réduites 



LES PREMIERES ŒUVRES 20 

n'alUraient pas beaucoup les regards et c'était 
l'autre umvre plus importante, où un Clianteur 
espagnol était peint de grandeur natur<'lle, qui 
devait recueillir le succès. 

Lechanteur avait été prisdanscette trou|)e de musi- 
ciens et de danseurs, qui lui fournissait aussi le 
Ballet espagnol et Lola de Valence. Il avait donc le 
mérite d'être un véritable Espagnol. 11 oITrait un de 
ces êtres cherchés dans la vie et hors des modèles 
d'atelier, vers lesquels Manet se sentait, en opposi- 
tion à l'enseignement de Couture, délinitivement 
porté. Il est assis sur un banc vert, coifîé d'un som- 
brero, la tête par-dessous enveloppée d'un mouchoir, 
veste noire, pantalon gris et espadrilles de lisière. Il 
chante en pinçant de sa guitare. Théophile Gautier, 
dans sa critique hebdomadaire du Moniteur Uni- 
versel, a (lit de lui : « Comme il braille de bon cou- 
rage en raclant le jambon! » Ce qui est à la fois 
vrai et imaginé. Le Chanteur espagnol, appartenant 
à la période d'essais, marque un pas en avant. Il 
laisse voir la poussée profonde cjui se produit chez 
l'artiste et va le conduire bientôt à l'épanouissement 
complet de son originalité. Il est beaucoup plus 
dégagé des procédés et des réminiscences d'atelier 
que le Buveur d'absinthe présenté au Salon en 1859; 
il est peint d'une manière plus franche et plus 
personnelle. 

3. 



30 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

En somme, c'était un morceau où se montraient 
déjà les traits particuliers de l'auteur. Cependant 
cette même originalité, qui devait bientôt après, 
développée tout à fait, soulever de si violentes 
tempêtes, n'en occasionna point à cette première 
apparition. Le tableau était peint dans une gamme 
de tons gris et noirs, qui ne heurtait pas trop l'œil 
des spectateurs; quoique conçu dans la donnée réa- 
liste qu'on abhorrait alors, il demeurait hors de la 
réalité ambiante, puisque le modèle, en sa qualité 
d'Espagnol, portait un costume à part, qu'on pou- 
vait juger fantaisiste, si bien que l'œuvre du débu- 
tant, sans attirer spécialement les regards du public, 
fut remarquée des peintres et de certains critiques. 
Le jury lui décerna une mention honorable et Théo- 
phile Gautier put conclure, en en parlant : « Il y a 
beitucoup de talent dans celte figure de grandeur 
naturelle, peinte en pleine pâle, d'une brosse vail- 
lante et d'une couleur vraie. )) 

En 1862, il ne devait pas y avoir de Salon et ce 
n'est qu'en 1863 que Manet put se présenter de 
nouveau, pour être encore une fois refusé. Mais 
n'anticipons pas. Avant d'arriver à cette péripétie, 
. qui devait être décisive dans sa vie et le lancer en 
pleine carrière, il nous faul jeter un dernier regard 
sur ses œuvres de début. Parmi se remarque la 
Musique aux Tuileries de l'année 1861. A cette 



LES PREMIERES ŒUVRES 31 

époque le château des Tuileries, où rEmi)ei('ur 
tenait sa cour, était un centre de vie luxueuse qui 
s'étendait au jardin. La musique qu'on y faisait 
deux fois par semaine attirait une foule mondaine 
et élégante. Le tableau de Manet a donc pour nous 
l'avantage de représenter les mœurs et les costumes 
d'une époque disparue. Il est rendu encore plus 
intéressant par les portraits qu'on y voit, le sien et 
ceux de contemporains connus ou célèbres, tels que 
Baudelaire et Théophile (lautier. Manet après avoir 
peint un sujet mondain, dans la Musique aux Tui- 
leries^ en peignait un de l'ordre populaire, dans la 
Chanteuse des rues. Le tableau est exécuté dans une 
tonalité générale de gris, oi\ le gris de la robe forme 
Va note dominante. La chanteuse debout tient sa 
guitare sous le bras, et mange des cerises. L'en- 
semble aurait })U rester vulgaire, mais l'artiste a su 
l'embellir par la qualité de la peinture en soi. 

Il peignait encore alors Y Enfant à répée. Un jeune 
garçon debout et en marche tient, dans ses bras, une 
lourde épée. Cette toile d'une gamme sobre devait 
être une des premières qui serait goûtée. Elle a pris 
place au Musée de New- York. Avant de peindre 
VEnfant à l'épée, il avait déjà peint le Gamin au 
chien, un tableau très réussi, où un jeune garçon est 
également le personnage. 

Do Tannée 1862 est le Vieux inusicien, l'œuvre la 



32 HISTOIUE D'EDOUARD MANET 

plus importante, par les dimensions, de sa période 
des débuts. Le Vieux musicien au centre de la toile 
sert de raison première à l'existence de l'ensemble. 
11 est assis en plein air, son violon d'une main, 
l'aj'chet de l'autre, prêt à jouer. Les personnages 
autour attendent, pour l'écouter. D'abord à gauche, 
une petite fille debout et de profil, un poupon dans 
ses bras. Manet aimait beaucoup celte figure, il l'a 
reproduite a part dans une eau-forte. A côté sont 
placés deux jeunes garçons, de face et debout. Puis, 
dans le fond, apparaît, repris, le Buveur d'absinthe. 
Enfin à droite, à moitié coupé par le cadre, se voit 
un Oriental, avec turban et longue robe. La réunion 
de ces personnag'es si dissemblables surprend 
d'abord, on est là en pleine fantaisie. Je ne sache 
pas que Manet ait eu d'autre intention, en peignant 
ce tableau, que d'y mettre des êtres divers, qui lui 
plaisaient et dont il voulait conserver l'image. 

En cherchant à dégager l'idée qu'on peut se former 
de Manet pendant ces années de début, on voit un 
liomme qui, porté d'instinct vers des voies origi- 
nales, se soustrait à l'esthétique dominatrice autour 
de lui et aux règles fixes observées dans les ateliers. 
11 cherche à dégager sa personnalité, alors l'esprit 
en éveil et les yeux ouverts, multiplie les études et 
regarde de divers côtés. Dans ses voyages, il va vers 
s V ieux maîtres, pour lesquels ils se sent de l'afli- 



LES PREMIEUES ŒUVRES 3:i 

nité, Frans Hais en Hollande, les Yenilieiis en Kalie. 
11 étudie Velasquez et Goya d'après les tableaux qui 
s'oiïrent d'abord d'eux en France. Dans ces condi- 
tions, ses premières œuvres portent la marque d'in- 
iluences et de reflets divers. H y a celles du tout 
jeune homme qui, produites dans l'atelier de Cou- 
ture ou aussitôt après la sortie, se rapprochent du 
premier maître. D'autres laissent voir la frrquenta- 
tion des Vénitiens ou une manière de parenté avec 
les maîtres espagnols. Cependant les Ibrmes d'em- 
prunt ne sont, en définitive, que de surface. Elles ne 
pénètrent pas suflisamment les œuvres pour qu'on 
puisse trouver entre elles de caractères réellement 
dissemblables. Au contraire, en les rangeant chro- 
nologiquement, on voit une personnalité bien carac- 
térisée, qui se montre dès la première, se retrouve 
ensuite dans toutes les autres et se développe d'une 
manière constante. 

On se sent surtout tout de suite en présence d'un 
homme que la nature a doué, dans le grand sens du 
mot. L'instinct qui avait poussé Manet à vouloir 
être peintre ne l'avait pas trompé. En y cédant, il 
ne faisait qu'obéir à la voix mystérieuse de la nature 
qui, en créant certains êtres pour accomplir cer- 
taines besognes, leur donne la faculté de se recon- 
naître et la force de vaincre les résistances à ren- 
contrer. Tout ce que Manet a exécuté, du jour où il 



34 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

a mis de la couleur sur une toile, était oeuvre de 
peintre. Ses productions de début ont déjà Tin- 
tensité de vie, la valeur de facture, le mérite de 
matière, l'éclat de lumière, qui constituent les qua- 
lités picturales et permettent seules de réaliser, par 
le pinceau, des créations puissantes et durables. 



LE DEJEUNER SUR L'HERBE 



IV 



LE DEJEUNER SUR L'HERBE 



En 1863 Miiiicl avait trciiU; cl un ans. Lii travail 
auquel il se livrait [)Our se frayer sa voie, se décou- 
vrir lui-même, qui l'avait conduit à produire des 
œuvres de plus en plus personnelles, aboutit alors à. 
la réussite cherchée, dans une création où le nova- 
teur se trouve enfin complet, le Déjeuner sur t herbe. 

Ce tableau peint au commencement de 1803 ([ui, 
par ses dimensions, dépassait toutes ses productions 
antérieures et sur lequel il avait compté pour attirer 
l'attention, présenté au Salon, fut refusé par le jury 
d'examen. Manet se voyait donc, en 1863, comme 
en 1859, condamné par le jury. Mais cette année-là 

• 4 



38 HISTOIRE DEDOUAUD MANET 

les refus multipliés vinrent frapper un nombre inac- 
coutumé de jeunes artistes; les réclamations qui 
s'élevèrent de tous côtés, les influences variées que 
les victimes surent mettre en œuvre, amenèrent une 
intervention de l'Empereur. L'administration des 
Beaux-Arts continua à trouver bonnes les élimina- 
tions du jury, mais, sur un ordre de l'empereur 
Napoléon III, il fut permis aux refusés de se mon- 
trer au public. On leur accorda au Palais de l'Indus- 
trie, le lieu même où se tenait le Salon, un certain 
emplacement pour exposer leurs tableaux. A cùlé du 
Salon officiel, l'année 1863 devait ainsi, par excep- 
tion, en connaître un autre que l'on nppela des 
refusés. Ce salon est resté célèbre. On y voyait 
Bracquemont, Cals, Cazin, Chintreuil, Fantin-Latour, 
Harpignies, Jongkind, Jean-Paul Laurens, Legros, 
]Manet, Pissarro, Yollon, Whistler. Le Déjeuner sur 
riierhe^ par ses proportions y tenait une grande 
place, de telle sorte qu'il devait élre presque aussi 
vu que s'il eût été au Salon officiel. Il attira en effet 
l'attention mais d'une façon violente, en soulevant 
une véritable clameur de réprobation. C'est qu'il 



\. Le De/euiiev sur l'herbe, ûan?,\c CfUaloijue du Salon annexe 
ou des refusés de 1863. esl appelé le Bain, d'après la femme 
qui, au second plan, se lient dans Teau.ISIais le tableau fulatorïr 
partout désigné sous le titre : le Déjeuner sur l'herbe, qui a déll- 
nJtivemenl prévalu. 



LE DEJEUNER SUR I/HERBE 39 

différait réellement, comme facture et comme pro- 
cédés, comme choix de sujet et comme esthétique, 
de tout ce que la tradition tenait ahirs pour bon et 
pour digne de louanges. 

Avec ce tableau se révélait une manière de peindre 
en dehors de la manière courante, due à une vision 
propre et originale. On se trouvait en face d'un nou- 
veau venu, qui juxtaposait les tons divers sans tran- 
sition, ce que personne n'eût imaginé de faire à cette 
époque. On voyait un homme venant renier la pra- 
tique reçue. 11 supprimait la combinaison alors 
universellement respectée de l'ombre et de la lumière, 
conçues comme des oppositions fixes, pour la rem- 
placer par des oppositions de tons variables. Ce 
que Ton enseignait dans les ateliers, que les peintres 
})ratiquaient, était que, pour établir les plans, mo- 
deler les contours, faire valoir certaines parties, il 
fallait se servir de combinaisons d'ombre et de 
lumière. On pensait surtout que plusieurs tons vifs 
ne pouvaient être mis cote à côte sans transition et 
<|ue le passage des parties claires aux autres devait 
se faire par gradations, de façon à ce que des ombres 
vinssent adoucir les heurts et fondre l'ensemble. 
Mais voici où cette technique, générale dans les ate- 
liers, avait conduit! Comme rien n'est plus rare que 
l'artiste qui peut réellement peindre dans la lumière, 
mettre de la vraie clarté sur une toile, quels que 



40 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

soient les moyens ou le procédé, cette technique 
d'opposition constante d'ombre et do soi-disant 
lumière avait amené la production d'œuvres d'où, 
en réalité, toute lumière avait disparu, et oii l'ombre 
subsistait seule. Les parties prétendues en clair, 
sans vigueur, ne se dégageaient plus sur le noir des 
ombres. Presque tous les tableaux du temps se pré- 
sentaient à l'état sombre. L'éclat des Ions clairs, des 
couleurs joyeuses, la sensation du plein air et de 
la nature riante, en avaient disparu. Le public 
s'était habitué à cette forme éteinte de la peinture. 
Il s'y complaisait. Il n'en demandait pas d'autre. 
Il ne soupçonnait même pas qu'il pût y en avoir 
d'autre. 

Tout à coup le Déjeuner sur Vherhe lui mettait 
sous les yeux une œuvre peinte d'après des procédés 
différents. 11 n'y avait plus à proprement parler 
d'ombre dans le tableau. L'éternel mariage de la 
lumière avec l'ombre, tenues pour choses fixes, ne 
s'y retrouvait pas. La surface entière était pour 
ainsi dire peinte en clair, tout l'ensemble était 
coloré. Les parties que les autres eussent mises 
dans l'ombre laissaient voir des tons moins clairs 
mais cependant toujours colorés et en valeur. Aussi 
ce Déjeuner sur t herbe venait-il faire comme une 
énorme tache. 11 donnait la sensation de quelque 
chose d'outré. 11 heurtait la vision. Il produisait, sur 



LE DEJELWEll SLR LHEUItE 41 

les yeux du public de ce temp^, l'eirel do la pleine 
lumière sur les yeux du hibou. Ou u'v découvrait 
que du « bariolage». Le mot avait été dit par uu 
des critiques les plus autorisés du temps, Paul Manlz, 
([ui, dans la Gazette des Beaux-Aria, ayant parlé des 
u'uvres de Manet, à l'occasion d'une exposition par- 
ticulière tenue chez Martinet, sur le boulevard (k's 
Italiens, quelques semaines avant l'ouverture même 
du Salon, les avait réprouvées comme « des ta- 
bleaux qui, dans leur bariolage l'ouge, bleu, jaune 
et noir, sont la cariture de la couleur et non la cou- 
leur elle-même ». Ce jugement correspoiulait plei- 
nement à la sensation que le public éprouvait, mis 
au Salon des refusés, devant l'œuvre de Manet. Pour 
lui, il n'y avait là qu'une débauche de couleur. 

Si le Déjeuner sur ï herbe heurtait par son sys- 
tème de coloris et les procédés de facture, il soule- 
vait une indignation encore plus grande, s'il se 
peut, par le choix du sujet et la façon dont les per- 
sonnages étaient traités. A cette époque, en ellet il 
n'y avait pas seulement une manière de peindre et 
d'observer les règles traditionnelles, que le public 
après les artistes avait acceptée et ([u'il jugeait seule 
bonne; il existait également toute une esthétique, 
seule admise dans les ateliers et à laquelle le public 
s'était aussi rangé. On honorait ce qu'on aj)pelait 
lidi'al. On concevait le grand art comme tenu dans 



42 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

une sphère jugée élevée, embrassant la peinture 
iriiistoire, la peinture religieuse, la représentation 
de Tantiquité classique et de la mythologie. (Tétait 
seulement à cette forme d'art, qui paraissait épurée 
et d'un caractère noble, que tous, artistes, critiques 
et public, s'intéressaient. On s'inquiétait à chaque 
Salon de son niveau, on se demandait si elle était 
en décadence ou en progrès. Les artistes qui y 
brillaient, les débutants qui s'y produisaient et pro- 
mettaient d'y remplacer les vieux maîtres, attiraient 
les yeux de tous. A eux allaient les encouragements, 
les louanges, les récompenses. Ce grand art était 
devenu l'objet d'un culte national. C'était un hon- 
neur pour la France de le perpétuer. Elle y montrait 
sa supériorité sur les autres nations qui, dans les 
voies de l'art compris de la sorte, lui étaient infé- 
rieures et demeuraient en arrière. Ainsi Tamour des 
traditions, la poursuite de ce qu'on appelait l'idéal, 
le souci de la gloire nationale, se combinaient pour 
faire de l'art transmis l'objet d'un respect unanime. 
Or Manet, par le choix et le traitement de son 
sujet, venait attaquer tous les sentiments que les 
autres respectaient; il venait renier le grand art, 
honneur de la nation. Sur une toile de ces dimen- 
sions, qu'on réservait seules alors aux motifs soi- 
disant à idéaliser, il peignait, lui, une scène de réa- 
lisme, un Déjeuner sur l'herbe. Les personnages de 



LE DEJELNER SUR LHERBE « 

grandeur naturelle, répudiant toute pose héroïque, 
étaient couchés ou assis sous des arbres, en train de 
festoyer; même à côté d'eux s'étalaient, dans un 
absolu abandon, un tas d'accessoires, des petits pains, 
une corbeille de fruits, un chapeau de paille, des 
vêtements de femmes multicolores. Et comment les 
personnages étaient-ils vêtus? Les deux hommes 
représentés no portaient aucun de ces costumes 
anciens ou étrangers qui, par leur dissemblance 
(l'avec les habits en usage, eussent au moins permis 
au public de reconnaître une recherche du pitto- 
res((ue et \me manière d'embellissement, telles que 
Manet les avait lui-même pratiquées dans son Chan- 
teur espaf/nol. Non, cette fois, on était en présence 
de gens en costumes bourgeois, d'une coupe com- 
mune, pris chez le tailleur du coin. C'est-à-dire que 
pour le public il y avait là comme une sorte de déli, 
une véritable i)rovocation, la montre audacieuse de 
ce ([ue tous honnissaient alors sons le nom de 
grossier réalisme. 

('omme si ce n'eût été assez do ces causes pour 
soulever l'indignation contre le tableau, la pudeur 
s'y voyait encore, au jugement du public, offensée. 
Manet y avait en effet groupé, au premier plan, doux 
hommes vêtus avec une femme nue, assise repliée 
sur elle-même, et mis encore, au second plan, une 
femme au bain. Manet qui sortait de l'atelier do 



44 HISTOIRE DÉDOL'ARD MANET 

Coulure où tout renseignement avait porté sur la 
peinture du nu, qui voyait tout autour de lui le nu 
cultivé et honoré comme constituant l'essence môme 
du grand art, n'avait pas encore pu s'en déprendre 
lui-môme et, tout en voulant peindre une scène de 
la vie réelle, il y avait introduit une femme nue. La 
blancheur des chairs lui fournissait un de ces con- 
trastes tels qu'il les aimait, avec les hommes en cos- 
tumes noirs, et mettait une noie claire tranchée, au 
milieu de la toile. L'idée d'associer ainsi, dans une 
scène de plein air, une femme nue avec dés hommes 
vêtus, lui était venue de sa fréquentation avec les 
Vénitiens. C'est le Concert de Giorgione, au Musée du 
Louvre, oi^i deux femmes nues se tiennent avec deux 
hommes habillés, dans un paysage, qui lui avait 
suggéré sa combinaison, et c'est de très bonne foi que 
lorsqu'il fut violemment attaqué, il demandait pour- 
quoi on blâmait chez lui ce que l'on ne pensait 
nullement à reprocher à Giorgione. Mais, aux yeux 
du public, entre le nu de Manet et celui des Véni- 
tiens de la Renaissance, il y avait des abimes. L'un 
était, au moins le croyait-on, idéalisé, l'autre était 
du pur réalisme et comme tel otfensait la pudeur. 
Cette femme nue vint donc s'ajouter comme un sur- 
croît aux autres éléments de réprobation que pré- 
sentait ce Déjeuner sur Iherbr. 

Alors le tableau excita une immense raillerie. Il 



I.E l)IvlEi:>"EU SUR L'HEUhK 43 

(Icvinl l'œuvre, ù sa manière, la })Ius célèbre dos 
deux Salons. Il procura à son auleur une nolorit'h' 
éclatante. Manet devint du cou[) le peintre dont ou 
parla le plus dans Paris. 11 avait comi)té sur cetli.' 
toile pour obtenir la renommée. Il y avait réussi 
et beaucoup plus qu'il n'eût osé l'espérer; son nom 
élail sur toute les lèvres. Mais le genre de réputation 
([ui lui venait n'était cependant pas celui après 
lecpiel il avait soupiré. Il avait pensé que son origi- 
nalité de forme et de fond, se produisant dans une 
grande (cuvre, lui attirerait, avec les regards du 
public, la reconnaissance du talent qu'il se sentait, 
(|u'on verrait en lui un maître à ses débuts, qu'on 
le saluerait comme un novati'ur. (juil ciilrcriiil 
ainsi dans la voie du succès et de la laveur publi(|ue. 
(lecjui lui venait était un renom de révolté, d'excen- 
trique. Il passait à l'état de réprouvé. 

Il s'établissait ainsi entre le public et lui luie 
séparation })roronde, (|ui devait le maintcnii- b)ule 
sa vie dans um^ balaiHe sans tiu. 



L'OLYMPIA 



L'OLYMPIA 



Manol onvoya au Salon de ISlil deux Idilcs, les 
Anges au lonibcau <lu Christ et Kpisode (f//n coinl)(it 
(le laureaux, qui furonl reçues. Elles étaient plus 
ou moins dans la manière déjà vue, aussi ne don- 
nèrent-elles lieu à aucun jugement particulier. Elles 
laissèrent leur auteur, auprès du public, dans l'état 
de condamnation où Tavait mis le Dr jeûner sur 
llierbe de l'année précédente. 

En 186o, il envoya une œuvre sur laquelle il 
comptait pour frapper une seconde fois l'attention 
et_^se produire de nouveau, dans tout le développe- 
ment de sa personnalité, Y Olympia, à laquelle il 

5 



;iO IIISTOIIΠD'i'DOCARD MA.XEl' 

joit;nit un Jésus insulté par les soldais. L'Olympia 
avait été peinte en 18G3. la même année que le 
Déjeuner sur l'herbe, après, comme nne sorte de 
complément. Depnis que par ses rigueurs, en 1863, 
le jury d'admission au Salon s'était attiré de l'Em- 
pereur une remontrance, par la faveur accordée aux 
artistes refusés d'exposer non loin des autres, il se 
montrait moins draconien. Relâché dans sa sévérité, 
il admettait maintenant des œuvres qu'il eût aupa- 
ravant condamnées. C'est ce qui explique que Manet 
i-epoussé aux Salons de 1859 et de 1863 ait pu 
faire accepter en 1865 VOh/nipia et \e Jésus insullé, 
où il se produisait sous sa forme la plus person- 
n(dic. 

L('> Aqvw tableaux au Salon ameutèrent immédia- 
temciil le j)ublic. La tempête de railleries et d'in- 
sultes (|ue le Déjeuner sur l'herbe avait soulevée se 
déchaîna de nouveau, pour aller sans cesse gran- 
dissanl. Les particularités qui, chez Manet, avaient 
amené la désapprobation, avaient, en 1863, pris par 
surprise. Le public avait j)u se demander s'il n'y 
avait pas là. après tout, l'outrance voulue d'un 
débutant, désireux d'attirer l'attention. Mais voilà 
que deux ans après, cette fois dans le lieu solennel 
du Salon officiel, le même Manet réapparaissait 
avec la môme physionomie, remettant ses mêmes 
procédés sous les yeux du public. Les traits insolites 



I /OLYMPIA yl 

qu'on avait daboi-d contemplés avec horreur (huis le 
Drjeinier sur l'ht-rito, on les retrouvait aeeenliiés dans 
VOb/mpia. 

Le tableau était peint dans une note lumiiuuisc 
générale. En contraste avec les œuvres sombres et 
éteintes de répo((ue, il ressortait comme une hiche 
oOcnsant les yeux. Les phms étaient établis sans 
repoussoir ou enveloppe d'ombre, clair sur chiir; 
les couleurs les j)lus tranchées se trouvaient juxta- 
posées, sans demi-tons ou adoucissements, (lertes, 
daus tout le Salon, seul Manet peignait de la sorte, 
et comme personne ne pouvait penser qu'uu (bdiu- 
lant, un nouveau venu, dillerant de tous les aiitif-. 
di.'s nniîtres connus et respectés, put avoir raison 
(•outre eux, on le condamnait sans rémission, on le 
l'abaissait uuanimement à la position d'outrancicr, de 
révolté, d'ignorant, de barbare. Les connaisseurs, ou 
prétendus tels, ne trouvaient aucune expression 
assez forte p(jnr rendre le mépris ([ue ses procédés 
leur inspiraient. 

C'était là l'opinion sur la forme: sur le fond elle 
était au moins aussi sévère. Olyiiiiiiiu le sujet dit 
tablenu, était peinte nue, étendue sur un lit, le bras 
droit appuyé sur un coussin. Son corps reposait sur 
une sorte de chàle de llnde à tons jaunes, s(Mne' d(^ 
légères fleurs; derrière le lit, une négresse apportait à 
sa maîtresse un(Miorme bou(]uet,ofi l'audacedes tous 



52 IIISÏOIUE DÉDOLARD MANET 

vifs jiixlapo.sés se donnait libre cours. L'ensemble 
élail complété par un chat noir, placé sur le lit, 
contre la négresse, et faisant le gros dos. C'esl-à- 
dire qu'on avait un nu pris dans la vie, conçu et 
traité de cette fa'^on toute moderne que Manet avait 
adoptée définitivement, mais aussi un nu, aux yeux 
du public, oiïensant la pudeur et heurtant toule la 
liadition respectée et respectable du grand arl. Si 
donc avec le Déjeuner sur l'herbe il avait déjà sou- 
levé tout le monde contre lui, en portant atteinte au 
grand ait de la tradition, avec VOli/mpia il amenait 
un soulèvement encore plus grand, car il récidivait 
son atlentat. 11 l'aggravait, en manquant au respect 
(|iie Ions voulaient conserver pour ce qui taisait l'es- 
sciice même du grand art, ce qui en constituait la 
])ait la plus élevée, le nu déclaré idéalisé et main- 
tenu dans des formes épurées. 

Le un comme on en concevait alors l'application 
élait eniplové au rendu de la fable, de la mythologie 
et de l'histoire antique. 11 donnait lieu à la produc- 
tion de tableaux laborieux. Lorsqu'il s'agissait des 
loruies féminines, ses apôtres s'abstenaient plus 
spécialement de toute étude réelle de la vie, pour se 
tenir à des contours venus, par imitation ininter- 
rompue, de la renaissance italienne. 11 faut aussi se 
représenter qu'à cette époque, dans les musées, ce 
(jue l'on aj)pelait la troisième manière de Hapliaèl 



LOLVMl'IA o) 

et les œuvres de Giiido Reni et des Carraches occu- 
paienl la première place et étaient regardées comme 
olîraiit le summum de Fart italien à son apogée. 
Dans un temps où l'on entretenait de pareilles idées 
sur l'école qui avait servi de point de départ au 
grand art traditionnel national dont on était fier, 
n'importe quel jiasticlic ou quelle répétition des 
formes admises pouvait satisfaire le sens esthétique. 
Un point essentiel, auquel on ne faillissait pas, était 
d'emj)runter les appellations à la nomeuclature my- 
thologi([ue, et le nombre des Vénus, des nymphes, 
des divinités grecques et romaines peintes en 
France, dans les deux premiers tiers du xix' siècle, 
est incalculable. 

Voilà que dans ce monele des déesses aux formes 
conventionnelles, Manet prétendait introduire une 
Parisienne moderne, une Olympia étendue sur un lit. 
Du reste il n'avait rien fait pour amoindrir le choc 
que son œuvre devait causer, il avait au contraire 
choisi un modèle à peindre d'un type aussi éloigné 
que possible du type admis et traditionnel. On sent 
ici l'homme qui, dans sa lutte pour se découvrir, 
avait pris en telle aversion les formes répétées par 
les autres, qu'il leur en opposait de tout à fait 
dissemblables. Olympia oiïrait l'image d'une jeune 
femme maigrelette, les jambes un peu osseuses, les 
épaules carrées. Quand on la regarde aujourd'hui, 



r;4 HISTOIRE DKIJMLAIU» MAMiT 

on la Iroiive aussi chasle que n'imporlo quelle 
uymplic mythologique, son corps fluet et singulier 
plail par sa saveur, la lèle est dessinée avec la pré- 
cision d'un Ilolbein. Mais en 186.0 personne n'était 
dans des dispositions à juger l'œuvre et à voir ce 
que l'artiste y avait mis. Olympia faisait simple- 
ment l'eiret dune créature venue on ne sait d'oi!i, 
pour s'introduire dans la société des déesses. Le pu- 
blic indigné se soulevait contre l'intruse, et la mal- 
heureuse a été l'objet d'autant de railleries que le 
peintre même auquel elle devait le jour. 

■Mais ce qui paraît maintenant réellement éton- 
nant, ce qu'on ne voudrait croire, si le fait n'était 
certain, c'est qu'un être tout à fait épisodique, dû à 
une fantaisie d'artiste, le chat noir, devenait lui 
aussi l'objet d'invectives particulières, venant 
s'ajouter, pour faire repousser l'œuvre, à toutes les 
autres. .Manet, qui aimait beaucoup les chatS; avait 
introduit s»»n chat dans le tableau par fantaisie, pour 
le pitl(u-esque et aussi pour avoii- un ton noir 
tranché, qui rehaussât, par le contraste, les tons 
blancs et roses dominant par ailleurs. 11 a, à d'autres 
reprises, peint des chats : dans son tableau de la 
Jeune femme couchée en costume espagnoL où il a 
mis un petit chat gris, qui joue sur le plancher avec 
une orange, puis encore dans son Déjeune)' du Salon 
de 1869, où un chat noir se i)elotonne sur lui-même. 



LOLYMPIA ;;;; 

en bas, devant la servante tenant la cafelière. Jl a 
aussi, pour annoncer le livre des Chats de Clianip- 
lleiiry,tait nne gouache et une lithographie, où une 
chatte blanche et un chat noir sYdjallfnl sur les 
loils. Le cjiat de [ Olijmpia eût donc pu (Mre 
accepté, comme une de ces fantaisies donl les ar- 
tistes sont coulumicrs. Mais le public riait Itdb'uicnt 
irrité par ce qui venait de Alanet, qu il ne voulait 
lieu lui passer. On se demande ce qui serait advenu 
(h' tant de toiles, oii les artistes ont introduit des 
détails fantaisistes ou risqués, si les princes, qui 
autrefois étaient les seuls patrons de l'art, s'étaient 
montrés, à la Renaissance et depuis, aussi incapables 
de compréhension que les Parisiens de 1&<J5. 

Je n'ai jamais pu penser à l'indignation soulevée 
par le chat de YOit/mpia, sans me reporter au Cok- 
roiincment (le la reine Marie de Médicis. Là IUiIm'us 
a pris une bien autre licence. 11 a mis deux gros 
chiens de chasse sur le devant du tableau, dans la 
cathédrale, contre le maître-autef, oîi évoques et 
cardinaux oFlicient. Henri IV au fond est relégué 
dans une galerie, tout juste visible, pendant que les 
deiixbètes se prélassent, sur le premier })lan, comme 
d'importants personnages. Je me figure que ce sont 
ses propres chiens qu'Henri IV avait donné à 
peindre, qu'ils ont été mis là pour lui montrer des 
amis. Si un roi de France avait trouvé bon que des 



56 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

chiens fussent introduits dans une cathédrale au 
Couronnement de la reine, les bourgeois parisiens 
trouvaient eux fort mauvais qu'un chat fût placé 
sur le lit dune femme. Le chat noir de Y Olympia fut 
bientôt connu et honni de toute la ville. La carica- 
ture s'en empara et son gros dos et sa longue queue 
ont longtemps fourni matière aux rires et aux 
lazzis. 

Les deux tableaux de Manet attiraient les visi- 
teurs au Salon par une sorte de fascination violente, 
comme le rouge les taureaux ou le miroir les 
allnueltes. Tout le monde aUait les voir. Devant 
eux il y avait foule ou plutôt attroupement, (le 
n'étaient point en effet de paisibles spectateurs regar- 
dant, comme d'habitude, avec plus ou moins d'inté- 
rêt, des u'uvres dignes, à un titre quelconque, d'at- 
tention. C'étaient des gens qui exprimaient à haute 
voix leur horreur et éprouvaient le besoin de se 
communiquer les uns les autres leur colère, comme 
il arrive sur la pTace publique, lorsqu'au moment 
des grandes émotions, les passants s'attroupent et 
vocifèrent ensemble. Pas une parole d'a])probation 
ou de simple tolérance ne s'élevait. L'hostilité était 
générale. Les uns riaient, haussaient les épaules et 
ne voyaient surtout là sujet qu'à un méprisant 
dédain, mais d'autres s'indignaient, montraient le 
poing et eussent voulu crever les toiles. Il fallut les 



LTJLYMPIA 07 

prolT'iTor; des gardiens furent spécialement préposés 
à leur surveillance. 

Manet éprouvait le sort commun aux peintres 
orijiinaux du siècle, venus rompre, avaul lui, 
avec la routine et la tradition. Tous les auln's 
— tous les grands — avaient eu également à suliir 
la méconnaissance, les railleries et les insultes. 
(Test ainsi qu'on avait, au commencement du 
siècle, leuu dans l'ombre Ingres, soupçonné de 
sul)ir rinlluence des primitifs italiens, alors profon- 
déuii'ut méprisés. Puis ou avait couvert d'injures 
Delacroix qui. disait-on, se livrait à des débauches 
de couleur et violait toutes les lois du dessin. Puis 
on avait longtem})s ri des deux grands paysagistes 
llousseau et Corot, apportant des formules nouvelles. 
Enfin on avait traîné dans la boue, accusé de lai- 
deur absolue, Courbid. ([ui cherchait dans la vie 
autour de lui b^s motifs de ses tableaux. Manet 
apparu en dernier semblait condenser sur lui, 
encore accrues, l'opposition et les attaques qu'a- 
vaient ensemble supportées tous les autres. 

In changement s'était, en eiïet, opéré dans les 
années précédant sa venue. Le public qui sintércs- 
sait aux choses d'art et prétendait juger les peinties 
s'était énormément accru. Antérieurement, jus- 
([u'alors, la peinture ne s'était adressée qu'à un 
public restreint, composé d'artistes, de connaisseurs, 



38 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

de gens de lettres et de gens du monde. Les Salons 
ne s'étaient d'abord tenus qu'à d'assez longs inter- 
valles, dans des locaux rlroits, comme le Salon 
carré du Louvre; les tableaux exposés étaient peu 
nombreux et le nombre des visiteurs limité. Dans 
ces conditions la survenue des novateurs n'avait 
ému qu'un monde restreint; les luttes entre les 
écoles n'avaient point touché directement le grand 
public. Elles ne Tavaient atteint que de seconde 
main, comme bruit venu de loin. Mais depuis que 
l'immense palais construit en 18")'") aux (Champs- 
Elysées pour une exposition universelle avait été 
affecté à la tenue des Salons, depuis qu'à partir 
de J8r>3 ils étaient devenus annuels, que le nombre 
des o'uvres exposées s'était énorménu'nt accru, le 
grand i)ublic, le peuple tout entier était entré en 
contact direct avec les peintres et prétendait main- 
tenant prononcer sur eux. Or, il s'est trouvé que le 
peupb' dans son ensemble, débutant comme juge 
dt>s œuvres d'art, s'est mojilré plus épris du con- 
venu, dé la tradition, plus hostile aux nouveautés, 
moins capable de revenir sur ses erreurs, que le 
m.»nd(' rt^sticint qui avait été l'aibitre auparavant. 
Et .Manet. b' premier grand peintre original apparu 
depuis que les foules étaient venues s'entasser aux 
Salons, a d.ù subir une opposition, des mépris, des 
ou-trages dépassant, en cojitinuité et en violeufe. 



LOLYMPJA o9 

tout ce ([Vie les aiilies novateurs ses devanciers 
avaient connu. 

La clameur ([iie soulevaient YObj)iipia et le Jésus 
insulié, sajoutiuil au hruit précédemment fait par le 
Déjeuner sur r herbe, vint donner à Manet une noto- 
riété telle qu'aucun peintre n'en avait encore possé- 
dée. La caricature sous toutes les formes, les jour- 
naux de toule opinion s'étant mis avec persistance à 
s'occuper de lui et de ses tableaux, il ac([uit bientôt 
un renom universel. Degas pouvait dire, sans exa- 
gérer, qu'il était aussi connu que (laribaldi. Lors- 
qu'il sortait dans la rue. les passants se retournaient 
pour b^ regarder. Quand il entrait dans un lieu pu- 
blic, son arrivée causait une rumeur, on se le dési- 
gnait de l'un à lautre comme une bêle curieuse. 
Lu débutant avjiit d'al)ord pu éprouver du contente- 
ment à se voir ainsi remarqué, mais l'attention 
publi({ue, par la foruK» ([u'elle avoit décidément 
prise, avait bientôt détruit, cbez celui (pii en était 
l'objet, la satisfaction qu'elle avait pu d'abord pro- 
curer. L'homme ainsi mis particulièrement en vue 
n'arrivait à cette distinction, que parce qu'on ne le 
considérait que comme un être hors de la saine rai- 
son, que comme un barbare venant saccager le 
domaine de î'art et fouler aux pieds les traditions, 
partie de la gloire nationale. Personne ne daignait 
discuter ses a.Hivres pour y chercher ce qu'il avait 



60 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

voulu y motire, pas une voix on crédit ne s'élevait, 
qui reconnût sa puissance de novateur et la répu- 
tation éclatante qu'il acquérait, ne se produisant que 
pour faire de lui un paria. 

Lorsque le Salon fut fermé, au mois d'août, dési- 
reux de se soustraire momentanément aux persécu- 
tions, il prit le chemin de Madrid, qu'il projetait de 
visiter depuis si longtemps. Ce fut là que je fis sa 
connaissance, d'une façon si singulière, et qui peint 
si bien son caractère impulsif, que je crois devoir 
raconter l'aventure. 

Je revenais du Portugal, que j'avais traversé en 
partie à cheval, et étais arrivé le matin même de 
llaihijo/, après avoir fait quarante heures de dili- 
gence. On venait d'ouvrir à Madrid un nouvel hùl(d 
à in IMuM'Ia del Sol, sur le modèle des grands hùlols 
européens, chose auparavant inconnue eu Espagne. 
J'airivais épuisé de fatigue et mourant littéralement 
de faim. Aussi le nouvel hùtel oii j'étais descendu 
métait-il apparu comme un lieu de délices, un 
véjilable Eden. Le déjeuner devant lequel je m'étais 
assis m'avait tout de suite fait l'effet d'un festin de 
Lucullus. Je mangeais avec volupté. La salle éfait 
vide; seul un monsieur, à une certaine dislance, se 
trouvait assis comme moi à la grande table. Il 
jugeait lui [la cuisine exécrable, il commandait à 
chaque instant quelque nouveau plat, ([u'il refusait 



L'OLYMl'IA 61 

ensuite irrita', comme iiimangeablo. ('lia([iie l'ois qu'il 
renvoyait le garçon, je le faisais au contraire revenir 
et, dans mon appétit famélique, reprenais indill'é- 
remment de tous les plats. Je n'avais du reste prêté 
aucune atlention à ce voisin si diflicile, lorsque, siir 
une nouvelle demande que je lis au garçon d'un plat 
qu'il avait refusé, il se leva brusquement et, se 
plaçant près de ma chaise, m'apostropha avec 
colère : « Ah ça ! Monsieur, c'est pour me narguer, 
pour vous f... de moi que vous })rétendez troiiver 
bonne cette horrible cuisine et que chaque fois que 
je renvoie le garçon, vous le faites revenir? » Le 
[)rofond étonnement que je laissai voir, à celle 
attaque imprévue, montra lout de suite à mon 
agresseur qu'il avait du se méprendre sur le mobib* 
de ma conduite, car déjà radouci, il me dit: « Vous 
me connaissez sans doute, vous savez qui je suis ? » 
Encore plus étonné, je lui l'épondis : « Je ne sais qui 
NOUS êtes. Comment vous connaitrais-je ? J'arrive à 
l'instant du Porlugal, où j'ai soulier t de la faim, et 
la cuisine de cet hôtel me semble réellement excel- 
lente. » «. Ah ! vous arrivez du Portnijal, dit-il, eh 
bien! moi, je viens de Paris. » Là se trouvait rexi)li- 
cation de notre différence de jugement sur la cui- 
sine, qui prenait tout de suite un caractère comique. 
Aussi mon homme se mit-il à rire de son emporte- 
ment. Il me fit alors ses excuses. Nous rappro- 



G2 UISTOIIIE DEDOCAUD MANEÏ 

chûmes nos chaises et finîmes de déjenner 
ensemhie. 

Apres il se nomma. II m'avoua qu'il avait cru 
découviMT en moi quelqu'un qui, l'ayant reconnu, 
îiv.iit voulu lui faire une mauvaise plaisanterie. 
L'iiUH^ de trouver à Madrid un commencement de 
ces persécutions, qu'il avait pensé fuir en quittant 
I*aris,- l'avait tout de suite exaspéré. La connaissance 
ainsi commencée se changea promptement en inti 
mile. Nous visitâmes ensemble Madrid. Nous allions 
naturellement tous les jours faire une longue station 
devant les Velasquez, au musée du Prado. A cette 
époque, Madrid avait conservé son vieil aspect 
|)itloi'es(]ue. La Galle di Sevilla au centre de la vilh^ 
ét.iit encore remplie de cafés, dans d'anciennes mai- 
sons, (|ui servaient de rendez-vous aux gens de la 
tauromachie, toreros, afficionados et aux danseuses. 
On lirait de grandes toiles d'une maison à l'autre, 
aux étagix3s supérieurs, et la rue jouissait de l'ombre 
et d'une fraîcheur relative dans l'après-midi. Peu- 
plée de son monde pittoresque, elle devint notre sé- 
jour préféré. Nous assistâmes aux courses de tau- 
reaux el Manet y })rit des croquis, qui devaient lui 
servir à les peindre. Nous allâmes aussi à Tolède 
voir la cathédrale et les tableaux du Greco. 

-Je n'ai pas besoin de dire combien Manet. qui 
avait si longtemps rêvé de l'Espagne, était satisfait 



L'OLYMPIA (Ki 

de ce qu'il y voyait. Une chose }.;àlaiL ee|)en(lanl son 
plaisir, c'était la difficulté qu'il avait dès la pre- 
mière heure éprouvée et qui avait précisément 
amené notre rencontre, de se plier à la manière de 
vivre du lieu. II ne pouvait s'y faire. Il avait 
renoncé à manger. Il éprouvait une répulsion invin- 
cible à l'odeur des plats qu'on lui apportait. (Té-tail 
un Parisien qui, en définitive, ne se Irouvail liicii 
qu'à Paris. Au bout d'une dizaine de jours, réclh^- 
ment allamé et dépérissant, il dut repartir. Nous 
revînmes ensemble. On dtMiiandait à cette époijne 
les passeports aux voyageurs, et à la gare d'IIen- 
daye, le préposé aux passeports se mit à le consi- 
déier av(?c étonnemcnt. 11 s'arrangea pour faire venir 
sa femme et sa famille, alin qu'elles le vissent aussi. 
Les autres voyageurs, ayant bientôt su qui il (dait. 
se mirent également à le regarder, lis se mon- 
traient tous très étonnés de voir ce peintre, dont la 
réputation de monstruosité artistique leur était par- 
venue, se présenter à eux sous les traits dun 
homme du monde fort correct et fort poli. 

[lentr»' à Paris, il se remit au travail. Il a\ait à 
celle épo(|ue ([uitté son premier ateliei' de la rue 
Lavoisier el, après être resté quelque temps dans 
un autre rue de la Victoire, en avait définitivement 
pris un, qu'il devait garder des années, rue Cniyot, 
aux lialignolles, derrière le parc Monceau. 



G't HISTOIRE D'EDOL'ARD MANET 

Il s'élait marié en 1863 avec M"' Suzanne LeenholT, 
une Hollandaise, née à DelfL Elle appartenait à une 
famille adonnée aux arls. Un de ses frères, Ferdi- 
nand Leenhoff, était sculpteur et graveur. Elle était 
elle-même pianiste et, quoique ne jouant que dans 
l'intimité, elle cultivait son art assidûment. Manet 
devait donc trouver en elle une personne avec des 
5>^oùls d'artiste, capable de le comprendre, et, de ce 
coté, lui venaient Tencouragement et l'appui qui le 
réconfortaient et lui permettaient de supporter les 
attaques du dehors. Son |)ère était mort en 18G2, 
laissant à ses trois llls une fortune à se partager, 
((ui les mettait dans l'aisance. Manet se trouvait 
ainsi dans une position privilégiée parmi les 
artistes. Il pouvait vivre sans vendre de tableaux, 
({ue personne, dans ces premiers temps, n'eut voulu 
acheter, à n'importe quel prix, et il disposait de 
ressources suffisantes pour parer aux dépenses d'ate- 
lier et de modèles qu'exigeait la poursuite de son 
art. 

Après avoir habité, sa femme et lui, sur le bou- 
levard des Batignolles, ils vinrent vivre, avec 
M'"' Manet mère, rue de Saint-Pétersbourg. Leur 
appartement conservait le mobilier paternel, de 
cette forme froide et rigide adoptée sous le règne 
de Louis-Philippe. On n'y découvrait point de 
bibelots ou d'objets curieux, à jieine deux ou trois 



L'OLYMI'IA 65 

tabeaiix sur les murs, les portraits de son père et 
Je sa mère peints par lui et son portrait peint par 
Fantin-Latour. Sa mère laissait voir celte distinction 
et cette aisance de manières des femmes du monde 
(|ui ont tenu un salon. Les assidus, membres de la 
famille, étnient les deux frères l-^ugène et Gustave. 
Depuis la mort du père, le conseil et comme le 
guide de tous se trouvait être un vieux cousin, M. dr 
Jouy, avocat fort estimé du Palais. Manet devait 
peindre son portrait en 1879. 

Monet ne Irjinchait point ou apparence sur son 
milieu. Rien en lui ne décelait spécialement l'artiste. 
Il était on ne peut plus correct dans sa tenue. C'est 
même en partie à son exemple qu'est dû ce chan- 
gement, qui a conduit les artistes à répudier le genre 
fantaisiste qu'ils alfectaient autrefois, pour prendre 
la rectitude de vêtement et de tenue des gens du 
monde. 

Rien n'était plus singulier que le contraste qui 
existait entre Manet, sa famille, son milieu et son 
rôle d'artiste rénovateur, venant répudier les tradi- 
tions suivies et l'esthétique alors respectée. Cet 
homme contre lequel on se soulevait, dont on vou- 
lait faire un barbare, peignant avec sauvagerie des 
scènes jugées d'un bas réalisme, que la caricature, 
la raillerie, l'indignation de la foule poursuivaient 
comme une manière de déclassé, était sorti d'une 

6. 



66 HISTOIRE DEDOUAUD MANET 

famille distinguée, il vivait régulièremcnl avec sa 
femme et sa mère et devait conserver tonte sa vie 
les manières raffinées du monde spécial auquel par 
sa naissance il appartenait. 



L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE isr, 



VI 



L'EXPOSITION PARTICULIERE DE 1867 



Eli I8GG, Manet présonla au Salon d(Mix lahhniiix, 
le Fifre ol \ Aclcur tragique. Ils fiironl lelusés par 
le jury. 

Ce refus se produisait comme la conséquence de 
l'indignation soulevée par les u'uvi»es exposées 
Tannée précédente. Le jury en 1865, encore sous le 
coup de la rebuffade que son excessive rigueur lui 
avait attirée en 186.3 de rEmpereur, par Tétalilis- 
sement du Salon des refusés, avait bien pu se mon- 
trer coulant en recevant Y Olympia et le Jésus insulté, 
mais maintenant, soutenu par l'opinion qui s'élevait 
unanime contre ^Manet. il devait revenir à son 



70 HISTOIRE D'EDOUARD M A NET 

ancienne rigueur. C'est ce qu'il faisait en repous- 
sant, on peut dire les yeux fermés, les deux o'uvres 
qui lui étaient soumises. Elles étaient en elïet de 
celles que des juges non prévenus n'eussent pu 
qu'accepter, en y reconnaissant des qualilés de fac- 
ture de premier ordre, alors surtout que le choix et 
la disposition des sujets ne prêtaient point à la cri- 
tique, par une nouveauté bien grande. 11 s'agissait 
de deux personnages en pied, sur fonds neutres. 

Le Fifre, un tout jeune soldat, joue de soji iiislni- 
ment. 11 vit et ses yeux pétillent. 11 est peint en 
pleine lumière. Le pantalon rouge, le baudrier 
blanc, les galons jaunes du bonnet de police, le fond 
bleu de la veste, juxtaposés sans ombre ou transi- 
tion, présentent un ensemble duue iiarmonie élou- 
nante. Seul un homme spécialemcut doué a pu 
créer, avec des moyens aussi sim})les, une œuvre 
d'uue telle valeur piclurale. Mais ;iux yeux de la 
moyenne des peintres du temps, hnbilués, comme 
le public, aux ombres opaques et ;iux tons éteints, 
cemagnilique morceau de peinture heurtait la vue. 
11 semblait criard et violent. 

hWcleur tragique digne de son nom, somi>re et 
farouche, se tenait debout, vêtu de noir. C'était 
l'acteur Rouvière dans le l'ôle de llamlet. 11 n'y 
avait point ici de couleurs divei',-(>s juxiaposées 
comme ihius ]o Fifre; \o (ou noir uruéi-.il (b's \o\o- 



LEXPOSITIO.N l'ARTICLLlERli DE lStj7 71 

menls, on accord avec le gris du fond, eût dû l'aire 
accepter le tableau à des gens dont les yeux aimaient 
le^ ensembles fondus. Mais Manet, pour obtenir son 
effet tragique, avait peint les traits d'une brosse 
hardie, par louches puissantes, et il est supposablc 
que c'est cette manière, considérée comme brutale, 
qui a dû servir de prétexte au jury pour sa condam- 
nation. 

Manet voyait donc le jury revenir envers lui à 
cette inimitié de parti pris qui, pendant les pre- 
mières années où il avait voulu se produire, l'avait 
tenu _écarté. Il subissait de nouveau l'ostracisme. 
D'ailleurs il ne pouvait s'attendre à trouver au 
dehors la moindre commisération. Dans l'état de 
soulèvement où le Déjeuner sur C herbe et Y Olympia 
avaient mis le public entier contre lui, il se voyait 
repoussé partout. Les artistes influents, les cri- 
tiques, les connaisseui's. la presse entière le llétris- 
saient. Il avait pensé atteindre à la renommée par 
la production d'œuvres où il avait mis toute son ori- 
ginalité, il était, en effet, parvenu à une renommée 
extraordinaire de condamné. Il ('dait tombé dans un 
al)ime de réprobation. 11 av;iit perdu, par surcroît) 
son unique défenseur fidèle de la première heure, 
Baudelaire, entré l'esprit éteint dans une maison de 
santé, il se trouvait donc maintenant seul, son 
abandon paraissait irrévocable. 



72 HISTOIRE DEDOUAUD MANET 

('opendant, à ce moment môme, son originalité et 
son apport de nouveanté avaient agi sur plusieurs. 
Le besoin d'émancipation qui se manifestait chez 
lui ne pouvait être un fait isolé, il devait aussi exis- 
ter chez d'autres et alors le bruit éclatant dont il 
était cause, en le mettant en vue, ne pouvait man- 
quer de lui amener ceux-là. Cette obscure germina- 
tion qui s'accomplit partout, qui fait que les choses 
neuves, croyances, doctrines, formes sociales, formes 
artistiques commencent d'abord à se manifester dif- 
ficilement chez des individus isolés ou dans de petits 
groupes, pour s'étendre ensuite peu à peu, devait 
s'accomplir aussi en faveur de l'esthétique qu'il 
venait inaugurer. A l'heure même où il semblait à 
jîtmais lepoussé de tous, il avait ainsi conquis, par 
afdnilé, un certain nombre de jeunes gens, qui 
allaient lui venir comme défenseurs, comme dis- 
ciples ou comme spectateurs bienveillants. 

11 y avait alors à Paris deux jeunes hommes, liés 
par uue amitié d'enfance : Cézanne et Emile Zola. 
Le premier voulait être peintre et débutait dans son 
art, le second s'était déjà produit brillamment dans 
la littérature. Tous les deux dédaignaient les chemins 
battus. Aussi ayant tout de suite remarqué l'œuvre 
de Manet, avaient-ils ressenti pour l'auteur cette 
sympathie déjeunes gens vaillants, entraînés, d'ins- 
tinct, à se ranger du côté d'un homme jeune comme 



L'EXPOSITION PAUTICL'I.lERt; DE 18G7 73 

eux, altaqiié Iji'ulalcmeiit. Leur syini)alliie dovail se 
traduire en actes. Elle devait conduire le peinlre à 
adopter, après un certain temps, la technique inau- 
iiurce par Mnnel, et, en ellet, (lézanne, qui, au dé- 
but, avait d'abord subi rintluence romanticjue de 
Delacroix, ])uis rintluence réaliste de Courbet, de- 
vait Unir par se fixer définitivement à la peinture 
des tons claij's, en pleine lumière et en plein air. VA 
elle portait Zola l'écrivain, à se servir immédiate- 
ment de sa plume, pour se faire, auprès du pni)lic, 
le défenseur du novateur attaqué. 

M. de Yillemessinit dirigeait alors V Evrnenioit. 
r/étail, avant hi cré.ilion du Figaro quotidien, le 
})remier journal, paraissant tous les jours, qui fût 
survenu, avec un caractère littéraire, rédigé par 
des écrivains d'opinions libres et diverses. x\nssi 
était-il ti'ès en faveur sur le boulevard et parmi 
b's gens de lettres, les gens du monde et des 
théâtres. Zola avait été chargé par M. de Ville- 
messant, qui recherchait les nouveaux venus, d'y 
rendre comple du salon de iSGt). Il s'était tout 
de suite sigUcilé par l'éclat de son style et le tour 
donné à sa critique. Ses aiticles étaient donc 
fort lus, lorsque dans l'un, publié le 4 mai, on 
avait vu poindre avec étonnement une théorie sur 
les artistes originaux, qui ne tendait à rien moins 
(ju'à placer Manet parmi les maîtres. Cet article 

1 



74 HISTdlRE UEDOLARD MANET 

n'était qu'une préparation; en cfTet, le 7 mai, il «-n 
paraissait un autre très étudié, du meilleur stvle de 
l'auteur, consacré à un éloge enthousiaste de Manet 
et de ses œuvres. Zola, prenant en main la cause de 
l'artiste que le jury de cette année même repous- 
sait du Salon, le déclarait lui grand peintre, pré- 
disait à ses tableaux, dans l'avenir, une place au 
Louvre et de plus abîmait à ses pieds les j;ein- 
Ires (le la tradition alors au pinacle et adulés du 
public. 

L'article de Zola produisit sur le public du Imuio- 
vard et de la rue la même indignation que les 
tableaux de Manet avaient protluite sur celui du 
Salon. On n'en pouvait croire ses yeux! Dans un 
journal littéraire, patronné par les ratïiué's, lire 
l'éloge de ce réprouvé de Manet, voir qualifier 
d'oeuvres de maître des créations jugées barbares, 
d'un alTreux réalisme, qui avait rempli d'horreur 
les gens de goût et fait rire la ville entière! Le sou- 
lèvement fut universel. M. de Villemessant s'en- 
tendit dire que s'il ne se séparait de son critique 
d'art, les lecteurs se sépareraient de son journal. 11 
prit d'abord un moyen terme, en chargeant un 
second rédacteur de louer les artistes que le premier 
avait^ attaqués. Une telle demi-mesure ne pouvait 
sufhre. On voulait que Zola se tîit et lui-même, 
satisfait du coup porté et se refusant à toute cou- 



LEXPOSmON PAIITICU LIEUE DE 1867 75 

cossion. ii]terrom[)il brusquement son Salon cl ahnn- 
donna le journal. 

Son départ fut accueilli comme la juste réparation 
dun acte inqualifiable. Il avait agi de la Iïkmui la 
plus désintéressée, en prenant en main la cause de 
.Mauct. avec lequel il navait eu jusqu'alors aucune 
relation. Son acte lui avait été inspiré par une sin- 
cère admiration, et c'était par vaillance, par puis- 
■^arice de tempérament (|u"il avait rompu de Iront 
avec ro[»inion et pris le puldic comme à la gorge. 
Mais on ne voulut point cntin^ qu'il m IVit ainsi, on 
lui prêta les mobiles les plus bas. Il fut en butte aux 
pires accusations. VA son courage lui valut de i)asser 
j>our un homme de mauvaise foi, manquant de nis- 
[)ect à tout ce qui était respectable. 

Quelque temps après, M. Arsène Ilous'saye, qui 
dirigeait une i-evue d'art et de littérature, la Revue 
(lu XIX siècle, oli il voulait donner i)lace à des 
articles sensationnels, demanda à Zola une étude 
spéciale sur Manct. Elle parut dans le numéro 
de janvier 1807. Zola cette fois-ci avait abandonné 
la partie d'attaque contre les peintres de la traditioir, 
entrée dans les articles de {'Evénement, qui avait 
>()ulevé une si grande colère. Son étude consacrée 
exclusivement à Manet. relue aujourd'hui, ne paraît 
contenir que des vérités très simples. Les jugements 
qu'il y porte ne jtourraienl [)lus sr.ulever d'opposi- 



76 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

lion que chez ces retardataires, attachés aux tomiules 
tout à fait mortes, mais, au moment où ils parurent, 
ils firent Teffet de paradoxe-^. Il s'étendait surtout 
sur YObjmpia, il la louait sans réserve. Cela suffisait 
pour que Ion jugeât qu'il devait être au fond de 
mauvaise foi, ne pensant réellement pas un mot de 
ce qu'il écrivait. Olympia et son chat noir avaient 
suscité une telle réprobation, que la moindre défense 
en paraissait monstrueuse. Non content de la publi- 
cité que ses articles avaient reçue dans V Ecé/ifirnent 
et dans hi Revue du Xl.V siècle, Zola, pour leur 
assurer la durée, les reproduisit en brochures. 
Après cette obstination, dans ce qu'on prenait pour 
une erreur perverse, il fut décidément considéré 
comme un homme dangereux et la presse entière 
resta fermée à sa critique d'ai't. 

Manet, sur le moment, ne se trouva avoir rien 
gagné au plaidoyer de Zola, puisqu'on définitive le 
public, dans sa colère, les mettait tous les deux au 
même rang de réprouvés. Mais cette défense reten- 
tissante ne l'avait pas moins sorti de Fisolement 
absolu où il s'était un moment trouvé. Elle allait 
encourager à venir vers lui les jeunes gens qui 
déjà se sentaient certaines affinités et, cherchant des 
voies nouvelles, le prendraient pour porte-drapeau. 
Il n'était plus seul. Zola ('lait venu comme le premier 
d'un groupe de coniballauls (pii allait se recruter. 



i;i:XPOSITI(».\ PARTICILIKUK DE 1867 77 

Manelsélaitvii interdire le Salon de IcSiiG. En ISdT 
devait se tenir nne exposition universelle on, à C(Mé 
des produits de l'industrie, on ferait une place aux 
œuvres d'art. Cette exposition dépassait en impor- 
tance le Salon annuel. Les artistes de toutes nations 
mis à côté les uns des autres et destinés à être ju^és, 
outre le public parisien, par des speclateurs du 
monde entier, devaient éprouver un inl(>rèt parti- 
culier à s'y montrer. Manet essaya donc de s'y faire 
recevoir. Mais le jury appelé à dé'siiiuer les œuvres 
admissibles le repoussa. Eu 18(57 comme en ISGO, 
il allait ainsi être éloufTé. Il ne lui restait plus, dans 
cette extrémité, qu'à se produire (juand nu^'uie, en 
recourant à une exposition particulière. 

11 avait du reste déjà pratiqué une exposition de ce 
iicnre au commencement de ISti^i. Elle avait eu lieu 
sur le boulevard des Italiens, dans un local que l'on 
appelait Chez Martinet, du nom de son propriétaire, 
un liomme d'initiative, qui soutenait les jeunes ar- 
tistes inconnus ou discutés et prenait leurs tableaux 
pour les mettre sous les yeux du public. Manet avait 
irroupé chez lui quatorze toiles, parmi lesquelles se 
voyaient la Musique aux Tuileries, le Vieux musi- 
cien, le Ballet espagnol, la Chanteuse des rues, Lola 
de Valence. Cet ensemble n'avait eu d'ailleurs aucun 
succès. .Les visiteurs n'y avaient découvert que du 
«bariolage», selon l'expression employée à cette 

7. 



78 HISTOUîE D'EDOUARD MANET 

occasion par Paul Manlz dans la Gazette des: fjeaifx- 
Ai'ts. On poLil même dire que cette exposition, en 
indisposant les esprits, avait contribué au refus que 
le jury du Salon faisait quelques semaines après du 
Déjeune?' sur Vliej^be. 

Mais Manet ne devait jamais se laisser rebuter ; sa 
persistance à vouloir exposer en tout lieu et à mon- 
trer ses tableaux en toule circonstance devait être 
inébranlable. Il était convaincu que le public, par 
liabilude, arriverait à se familiariser avec ses formes 
et ses procédés et qu'après s'en être d'abord offensé, 
il finirait par les trouver bons. 11 avait raison au 
fond; seulement ce chanerement qu'il attendait tous 
les jours comme un accident heureux, susceptible de 
le favoriser à chaque nouvelle exposition, ne devait 
réellement avoir lieu qu'après une très longue 
bataille, continuée pendant des années, et ne serait 
obtenu que par ses œuvres accumulées tout entières. 
Toujours est-il qu'avec la détermination de se mon- 
trer en toutes circonstances, il ne pouvait se rési- 
gner à [)erdre l'occasion d'une exposition universelle 
qui s'olfrait en 1867, en se laissant étoutfer par le 
refus d'un jury. 11 se résolut l\ montrer l'ensemble 
de ses œuvres et. à cet effet, il lit élever une cons- 
truction en l>ois, une sorte de baraque, près du pont 
de l'Aima. Il avait obtenu l'autorisation de la placer 
sur une contre-allée de l'avenue qui longe les C.hamps- 



LEXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1807 79 

Elysées. sur le bord do l'eau. L'autorisation d'eu 
élever une semblable avait été accordée à (îourbet 
qui, de même que Manet, s'était vu fermer les portes 
de lExposition universelle. Placés l'un près de 
l'autn', ils allaient donc tous les deux soumettre 
leurs œuvres au public dans un local particulier. 

L'exposition au pont de l'Aima s'ouvrit en mai 
18(JT. KUe complaît cinquante numéros, à peu près 
toute l'œuvre de l'auteur. C'était un magnifique 
ensemble de tableaux, qui sont pour la plupart 
maintenant entrés dans les musées ou onl pris 
place dans les grandes collections d'Europe ou 
d'Amérique. Mais le public ne voulut y voir qu'une 
réunion de choses grossières. Il y retrouvait sur- 
tout le Déjeuner sur l'herbe et ÏObjmfna, qui 
l'avaient si prolbndément olîensé, et le temps écoulé 
depuis leur apparition était trop court pour qu'il 
pût être amené à modifier son opinion. On ne faisait 
du reste aucun tri entre les œ'uvres. on les condam- 
nait en bloc, comme conçues et exéeutées en dehors 
de toutes les règles du beau. La presse, la carica- 
ture s'acharnèrent de nouveau contre Manet et 
son exposition ne recueillit que railleries et répro- 
bation. 

Si on eût été à même de juger avec indépendance 
et capable de regarder sans prévention, on eût 
cependant pu se laisser éclairer par la préface du 



80 HISTOIUE DEDOLARD MANET 

catalogue des œuvres exposées. On eût pu reconuaîli'e 
en la lisant, que cette outrecuidance qu'on attribuait 
à Manet, d'homme jaloux de renverser toutes les 
règles, pour peindre d'une manière non encore 
essayée, n'existait que dans l'imagination des 
détracteurs. 11 avait en edet inséré en tète de son 
catalogue, sous le titre de Molifs d'une exposition 
particulière, un appel au public. On y trouve une 
vue si juste sur son caractère et sur celui de son 
(euvre, (jue nous le reproduisons en entier : 

(c Depuis 1861, M. Manet expose ou tente d'exposer. 

« ('ette année, il s'est décidé à montrer directe- 
ment au public l'ensemble de ses travaux. 

<( A ses débuts au Salon. M. Manet obtenait une 
mention. Mais ensuite il s'est vu trop souvent 
écarté par le jury, pour ne pas penser que si les ten- 
tatives d'art sont un combat, au moins faut-il 
lutter h armes égales, c'esl-à-dirc pouvoir montrer 
aussi ce qu'on a fait. 

« Sans cela, le peintre serait trop facilement 
enfermé dans un cercli' dont ou ne sort plus. On le 
forcerait à empiler ses toiles ou à les l'ouler dans 
un grenier. 

« L'admission, l'encouragement, les récompenses 
oflicielles sont en effet, dit-on, im brevet de talent 
aux yeux d'une partie du j)ulilic, prévenue dès lors 



LliXPOSlTION PARTICILIF.IU-: DE 18G7 81 

pour ou contre les œuvres reçues ou i-efiisées. Mais, 
(l'un autre côté, on affirme au peintre que c'est l'im- 
pression spontanée de ce même public, qui motive le 
peu d'accueil que font les divers jurys à ses toiles. 

« Dans cette situation, on a conseille à l'artiste 
d'attendre. 

« Attendre quoi? Qu'il n'y ait plus de jury. 

« Il a mieux aimé trancher la question avec le 
public. 

« L'artiste ne dit i)as aujourd'iiui : Venez voir 
des œuvres sans défauts; mais : Venez voir (b's 
œuvres sincères. 

<( C'est l'elVet de in sincérité (b' donner aux 
œuvres un caractère qui les fait ressembler à une 
protestation, alors que le peintre n'a songé qu'à 
rendre son impression. 

« M. Manet n';i jamais voulu protester. C'est 
contre lui, qui ne s'y attendait pas, qu'on a protesté 
au contraire, parce qu'il y a un enseignement tradi- 
tionnel de formes, de moyens, d'aspects de peinture 
et que ceux qui ont été élevés dans de tels prin- 
cipes n'en admettent plus d'autres. Ils y puisent 
une naïve intolérance. En dehors de leurs formules, 
rien ne peut vabnr. et ils se font non seulement 
critiques, mais adversaires actifs. 

« Montrer est la question vitale, le sine (/ua non 
pour l'artistf, car il arrive, après quelques contem- 



82 IIISTOIIΠDEDOIARI) MANKT 

plalioiis, qu'on se l'amiliarise avec ce qui surpre- 
nait, el, si l'on veut, choquait. Peu à peu on le 
comprend et on l'admet. 

« Le temps lui-même agit sur les tableaux avec 
un insensible polissoir et en fond les rudesses pri- 
mitives. 

<' Montrer, c'est trouver des amis et des alliés pour 
hi lui te. 

« M. Manet a toujours reconnu le talent là où il 
se trouve et n a prétendu ni renverser une ancienne 
pcintui'e, ni en créer une nouvelle. Il a cherché 
simplemeul à être lui-même et non un autre. 

« D'ailleurs M. Manet a rencontré d'importantes 
sympathies et il a pu s'apercevoir combien les juge- 
ments des hommes d'un vrai talent lui deviennent 
(h^ jour en jour plus favorables. 

« Il ne s'agit donc plus, pour le peintre, que de 
se concilier le public dont on lui a fait un soi-disant 
ennemi. » 

Mai, 1867. 

Quand Manet disait : « M. Manet n'a jamais 
vouhi protester. C'est contre lui, qui ne .iij alUnidait 
pas^ qu'on a protesté au contraire. » Quand il 
disait encore : « M. Manet a toujours reconnu le 
talent là où il se trouve et n'a prétendu ni renverser 



l/EXPOSmON ]»AUT1CL'I>1EH1-: UL] 1867 ,S3 

une ancienne [)eintiire, ni en créer une nouvelle. 
Il a cherché simph^ment à être lui-même el Jioii 
un autre >. il exprimait de honne foi une parfaite 
vérité. L'idée de révolte personnelle, pour se sous- 
traire aux préceptes diîs ateliers et à une tradition 
cpril jujjjeait vieillie, lui était certes venue et lui ap- 
partenait, mais non celle qu'on lui prétait, de cher- 
cher, avec outrance, à heurter les règles de tout 
temps (djservées. Rien n'était plus éloignt' de son 
esprit. Jamais il n'avait entendu prolestei-, de 
manière à froisser le puhlic et à se l'iiliéner. La 
situation de réprouvé qu'on lui faisait lui était au 
contraire odieuse. 11 ne demandait ([u'à conquérir le 
puhlic, il avait toujours pensé qu'il y parviendrait. 
Il n<> pouvait menu? s'expliquer comment les 
u'uvres (|u"il produisait, selon sa pente naturelle, 
pouvaient être répulsives et pourquoi on s'iudignait 
à leur vue. Aussi s"altendait-il toujours à voir le 
puhlic revenir à d(^ meilleurs sentiments à son égard. 
Chaque fois qu'un défenseur, un disci[)le parmi les 
jeunes ou un simple spectateur hienvcillant se décla- 
rait, il accueillait ces marques isolées avec une 
satisfaction hors de leur importance, croyant y voir 
le point de départ de ce changement envers lui, sur 
lequel il comptait toujours. 

Jauiais en elTet personne n'a peint avec plus de 
sincérité et, pour une part, avec plus de naïveté que 



84 HISTOIRE DÉDOUARD MANEÏ 

Maiif^t; jamais personne n"a, le pinceau à la main, 
absorbé par le sujet, cherché à le rendre plus lidè- 
lement. Le dissentiment survenu entre le public et 
lui provenait donc d'une dilTérence de vision. Manet 
et les autres ne voyaient pas de la même manière, 
leurs yeux ne percevaient pas de semblables images. 
Or, dans ce désaccord, c'était le peintre qui avait 
raison. Quand on disait : « O nouveau venu ne peut 
cependant être dans le vrai C(mtre le peuple entier, 
(jui le condamne et qui serait, lui, dans l'erreur ■>. 
c'était bien réellement le nouveau venu qui avait 
raison conire tous les autres, qui avaient tort, qui 
voyaient et jugeaient mal. 

Les antres ne promenaient autour d'eux que des 
yeux éteints, tandis que Manet possédait une vision 
éclatante. Les choses lui apparaissaient en pleine 
lumière, avec une splendeur exceptionnelle. Lu 
nature l'avait réellement doué d'une manière spé- 
ciale et, parla, l'avait créé pour être peintre, dans 
le grand sens du mot. (l'est ce que Zola avait tout 
d'abord reconnu et ([u'il criait à la foule, en lui 
disant : (( Manet possède un tempérament cà part, il 
est doué d'une vision inaltendue. L'exception qui 
vous le rend antipathi([ue est la raison même de sa 
supériorité. Elle doit le faire prédominer sur les 
artistes de cette tradition banale et de ces pastiches 
courants, que vous admirez, parce (ju'ils sont à 



L'EXPOSITIOX PARTICULIEHE DE 1867 85 

runisson de voire plaliliule, mais qui, dépourvus 
d'originalité et dinvention, ne sauraient vivre ». 

La faculté de voir à part ne venait, chez Manet, 
ni d'un acte raisonné, ni d'un efTort de volonté, ni 
du travail. Elle était le seul lait de la nature. Elle 
était l(Mlon. Elle correspondait chez lui j)eintre, à hi 
supériorité qui chez l'écrivain crée le . poète, 
l'homme à part, exceptionnellement inspiré. On 
peut iippremlre le mt'dierch' la peinture et pai'venir 
à peinch-e, ou peut appreiuh-e hi versitication et 
réussir à l'tiire des vers, mais eehi iu> i)ermettra à 
personne, qui n'a été spécialement doué, de se dire 
peintre ou poète, au sens élevé du mot. Manet avait 
été doué par la nnlui'c» i)our être })eiutre. 11 voyait 
les choses dans un éclat de lumière, (|ue les autres 
n'y découvraient pas, il hxait sur la toile les sensa- 
tions qui avaient frappé son œil. En le faisant il 
agissait inconsciemment, puisque ce qu'il voyait 
lui venait de son organisation, ilien n'était doue 
plus faux que de l'accuser de s'adonner à la soi- 
disant peinture hariolée, de propos délihéré, et par 
pur désir d'attirer l'attentioM. 

Pour une part, l'originalité qui soulevait le 
publie contre lui était donc l'effet dune manière 
d'être organique, à laquelle il obéissait sans y pou- 
voir rien changer; mais pour l'autre, elle venait de 
l'esthétique particulière qui le guidait, et qui alors 



86 HISTOIRE D'EDOIARU MANET 

était le résultat d'une préférence. Aussi bien le choix 
lui en avait été dicté, en partie, par l'étude des 
devanciers, avec lesquels ses penchants l'avaient 
fait entrer plus spécialement en contact. Cet homme, 
accusé d'ignorance, avait étudié, comparé, copié 
dans les musées. Il avait fait des voyages pour con- 
naître les maîtres étrangers. Ses affinités l'avaient 
porté vers Frans liais parmi les Llollandais, los 
Vénitiens parmi les Italiens, Velasquezet Goya par- 
mi les Espagnols. Or l'esthétique qui était sienne 
avait aussi été la leur. 

Tous ceux-là en etTet avaient t'iiidié la vie autour 
d'eux, s'étaient tenus dans le monde de leur temps, 
avaient peint les hommes de leur milieu, avec les 
costumes qu'ils portaient. Ce grossier réalisme que 
le f)uhlic prétendait trouver chez Mantd, pourlcfjuel 
il l'accablait d'injures, n'était, sous un(> forme adap- 
tée à des conditions nouvelles, (|iic la. peinture du 
monde vivant, telle que l'avaient connue les Hol- 
landais, les Vénitiens et les Espagnols. Whistler a 
très bien dit, dans son Tcn o'clock, ({ue tous ceux-là 
avaient su reconnaître la beauté, dans les conditions 
de vie les plus diverses : « Comme Rembrandt 
quand il découvrait une grandeur pittoresque et une 
noble dignité au quartier juif d'Amsterdam, sans 
regretter que ses habitants ne fussent pas des Grecs. 
Comme Tintoret et Paul Yéronèse parmi les Vt'ui- 



1/EXP0S1TI0.\ PAKTICULIEIiE DE l^r.T 87 

liens, ne s'arrèlant pas à changer leurs brocarts de 
soie pour les draperies classiques d'Athènes, r.ommc 
Yelasquez à la cour de Philippe, dont les Infantes, 
habillées de ju})ons inesthétiques, sont artistique- 
ment de la même valeur que les marbres d'Elgin. » 
Ainsi cette accusation élevée contre Manet, de violer 
toutes les règles jus(ju"à C(> jour admises, ne venait 
que de la médiocrité de vision du public, que de son 
étroitesse de jugement, que de son ignorance du 
passé, que de son amour de la roulinc o[ Ao sa com- 
plaisanc(^ ])our la banalité. 

Manet n'avait jamaisconnu celte révolte cuntre les 
règles et contre les maîtres qu'on lui prêtait. 
Personn(> n'admirait plus que lui les vrais maîtres 
modernes, Ingres, Delacroix, ('ourbet. l*ersonne 
n'avait plus étudié que lui les maîtres anciens 
pour les(juels il se sentait de l'aflinité. Il tenait 
d'ailleurs à proclamer lui-même, en toutes circons- 
tances, le respect qu'il ressentait pour les grands 
artistes ses devanciers. Il n'était pas plus en 
dehors des réelles données de l'art que Wagner, 
qui a subi, en partie, les mêmes reproches que 
lui. Tout le monde voit aujourd'hui que ^^'ag- 
ner n'a fait que déveloj)per la musique allemande, 
([ue l(>in d'être en contradiction avec le passé, il s'ap- 
puie en partie sur lui. 11 a repris, par la liaison 
étroite du drame écrit et de la musique, le système 



88 HISTOIRE DEDOUAUD MANET 

de Gluck et, pour rorcheslralion et la polyphonie, 
s'est d'abord inspiré des dernières œuvres de 
Beethoven. Wagner n'a été en révolte que contre la 
banalité, la platitude et les formules triviales de son 
temps. Il en a été de même de Manet, il était en 
révolte contre le soi-disant grand art traditionnel et 
un prétendu idéal, qu'il jugeait décrépits et sans 
avenir. Il s'était personnellement mis à rechercher 
iiii renouveau, en s'appuyant sur l'observation du 
monde vivant. Parla il continuait l'école française 
et. à la suite dos vrais maîtres qui, dans ce siècle, 
l'ont développée, lui faisait faire un pas en avant. 

On voit très bien cela maintenant, mais au 
moment, en 1807, où le public avail sous les yeux- 
un ensemble d'oeuvres qui lui eût déjà permis de le 
voir, ses préjugés et son ignorance l'en empêchaient, 
et il continuait et devait continuer longtemps à 
poursuivre Manet de ses railleries et de ses insultes. 



DE -ms A 18' 



VII 



DE 1868 A 1871 



Manet, au cours des ncufannnées où, depuis 18o9, 
il avait pivsenté des tableaux aux Salous ou exposi- 
tious officielles, les avail vu repousser quatre fois et 
accepter seulement trois. Mais sa persistance à vou- 
loir se montrer, sa décision, à l'occasion de l'Expo- 
sition universelle, de mettre sa production entière 
sous les yeux du public, le bruit énorme fait autour 
de son nom, lui avaient créé une importance assez 
grande, pour qu'il devînt à peu près impossible de le 
proscrire plus longtemps. En outre certains, tout en 
condamnant d'avance ses œuvres, exprimaient cepen- 
dant le désir de les voir. D'autres, par pure générosité 



92 HISTOmE DEDOUARD MANET 

et esprit de justice, frappés de la persévérance d'un 
homme obstinément sur la brèche, eussent sûrement 
protesté contre les rigueurs du jury, si elles se 
fussent renouvelées. Toutes ces causes devaient 
donc amener, en faveur de Manet, un changement 
dans la conduite des jurys, tellement qu'après avoir 
vu ses tableaux refusés systématiquement aux Salons, 
il devait maintenant les voir, comme règle, admis, 
et les refus qui pourraient oncore l'alteindre ne 
surviendraient plus que comme des exceptions. 
En 1868, il présenle au Salon deux tableaux : le 
Portrait (VEmile Zola, et Unr jfunr Fewme, qui sont 
donc reçus. 

Le Portrait (/'Emile Zoia était comme le Fifre de 
l'année précédente, un de ces puissants morceaux 
de peinture qui n'eussent pu manquer d'être admirés, 
par des spectateurs en état de juger sainement. Il 
souleva de nécessité cetle sorte d'opposition qui 
accueillait les œuvres de son auteur, cependant les 
critiques se trouvèrent accompagnées de réserve. 
On ne put s'empêcher de remarquer la tète pleine 
de vie et de fermeté, où se révélait la force de carac- 
tère du modèle. La facture de diverses parties, 
d'une superbe pâte, ne pouvait non plus manquer 
de frapper certains artistes, plus ouverts que les 
autres. Ceux-là reconnaissaient que Manet possédait 
des qualités natives de peintre, mais après avoir 



DE 1868 A ISTI 93 

autrefois déclaré qu'il on faisait un usage absolu- 
ment détestable, ils commen(:aient à concéder ()ue 
Tusage devenait moins mauvais. En somme le por- 
trait ne souleva qu\ine opposition mitigée. 

Toutefois, comme on ne faisait ces concessions 
qu'à contre-cœur, ayant devant soi deux tableaux à 
juger, on se dédommageait sur Tautre, que l'on 
condamnait alors sans réserve. Il s'agissait d'une 
jeune femme imi pied, de grandeur naturelle, vêtue 
d'un peignoir rose. Le visage laissait voir ce type 
spécial qui apparaissait sur les tètes peintes par 
Manet, comme une mar(|U(' d«' famille, nuiis ([ui 
constituait précisément une de ces particularités 
ayant le don d'exaspérer. A côté de la femme était 
placé un perroquet sur un perchoir. L'ne telle fan- 
taisie ne pouvait manquer non plus d'irriter, aussi 
la jeune femme fut-elle fort mal traitée par le public, 
qui la dénomma impoliment la Femiiip nu per- 
roquet. 

En 18()9, Manet envoya au Salon le Balcon et le 
Déjeuner. Le Balcon souleva le mé|)ris du public, à 
un tel point (|u On jiiit croire que son auteur n'avait 
fait aucun pi-ogrcs auprès de lui. Ce n'était plus 
cette colère qu'avaient vue le Déjeuner sur l herbe et 
VOhjmpia, le sujet ne la comportait pas, mais de la 
pure raillerie. On éprouvait le besoin de rire, aussi 
une gaieté bruyante régnait-elle da^is l'attroupement 



94 HISTOIUE D'EDOUARD MANET 

formé en permanence devant le lahleaii. 11 représen- 
tait deux jeunes femmes, lune assise, l'autre debout, 
sur un balcon, avec un jeune homme debout par 
derrière, au second plan. Le balcon était peint en 
vert et aux pieds des femmes se trouvait un petit 
chien. 11 semble étrange qu'une telle scène pût 
causer, à première vue, de l'hilarité. L'intérêt à y 
prendre résidait évidemment dans la valeur en soi 
de la peinture et dans les particularités de facture. 
Mais ce sont là des points qui échappent au public, 
à peu près en tout temps, et qui échappaient entiè- 
rement au public de cette époque, en présence de 
Manet. 

Il ne venait à l'esprit de personne non plus de se 
demander pourquoi, chaque année, on retournait 
(levant ses tableaux et on les choisissait de préfé- 
rence à tous autres pour se rencontrer. On eût pu 
se dire, avec un peu de réflexion, que cette singula- 
rité de composition et de facture, que cette lumière 
éclatante qui les faisaient ressortir et attiraient le 
public, étaient précisément la preuve cliez l'artiste 
de ces facultés exceptionnelles, que seuls possèdent 
les vrais maîtres. M-aisle public subissait l'attraction 
sans s'inquiéter d'en chercher la cause et une fois 
devant les œuvres, il se mettait d'abord à railler. 
Le balcon vert cettefois-ci lui paraissait une horreur. 
Avail-on jamais vu un balcon vert ! Les deux fenmies 



J)E 18G8 A 1871 <y.\ 

étaient, disait-on, désagivablos de ligure et mal 
fagotées et le chien, à leurs pieds, devenait un petit 
monstre, aussi en dehors du bon sens que le chat de 
ÏOli/)njjia. 

C'est ([ue le j)ul)lic h; })renait de haut avec Manet. 
Il le traitait en fort petit garçon. 11 entendait le 
relever de ses erreurs et lui enseigner les règles de 
son art, qu'évidemment il ignorait. Pensez donc ! 
avec lui on avait alFaire à un homme qui méprisait 
le grand art traditionnel, considéré seul comme 
de l'nrt véritable, (délaient des scènes de la vie 
de chaque jour qu'il s'acharnait à peindre. 11 ne 
pouvait dès lors en imposer. Ah ! en présence des 
œuvres du grand art, il en était autrement. Là le 
respect i-égnait. On entrait dans l'ordre des choses 
qu'on disait idéalisées. Or le public se rendait assez 
compte de son inlirmité, pour savoir qu'il était, lui, 
incapable d'idéalisation. 11 respectait donc de con- 
fiance les œuvres crues idéalisées comme supérieures. 
Puis les sujets mythologiques ou historiques, les 
costumes et les draperies prises hors des formes 
familières, le tenaient encore sur la réserve et l'em- 
pêchaient de se croire juge. Il passait ainsi devant 
les tableaux du soi-disant grand art traditionnel, aux 
formes soi-disant idéalisées, sans trop savoir s'il se 
plaisait ou non a les regarder, mais respectueux et 
admirant de conliance. Alors il arrivait deviuit les 



96 HISTOIRE DEDULÎAHD MANET 

toiles do Manet et son attituJe changeait. Il n'était 
plus retenu ici en rien, de manifester son opinion. 
Il ne s'agissait plus de dieux et de héros, on avait 
sous les yeux des hommes ordinaires, vêtus comme 
le commun des mortels. Aussi le public se croyait-il 
apte à prononcer en toute sûreté et il s'en donnait 
à cœur joie. C'étaient des femmes, et toutes les 
femmes se prenaient à regarder comment étaient 
façonnées leurs robes, qu'elles déclaraient affreuses, 
et les hommes clamaient que ces femmes n'étaient 
point jolies et désirables, puis on passait aux acces- 
soires, pour les trouver ridicules, et au petit chien, 
pour le juger comique. Aller rire devant le Bakou 
était devenu un des plaisirs du Salon. 

Le Balcon attirait tellement l'attention que le 
Ih'-jeunrr demeurait comme négligé. In jeune 
homme velu d'un veston de velours s'y trouvait 
j)lacé sur le devant, appuyé contre une table encore 
servie, tandis qu'un homme assis et une servante 
debout se voyaient au second plan. C'était son beau- 
frère Léon Leenhoff, qui avait posé pour le jeune 
homme en veston de velours. Le tableau était peint 
dans une donnée générale de tons gris et noirs har- 
monieux, que le public eût pu être plus particu- 
lièrement porté à accepter. Il est même probable 
que, comme le portrait de Zola de l'année précé- 
dente, il eût rencontré une certaine faveur, si le 



DE 1868 A 1871 ' 07 

soulèvoment causé par le Balcon u'cùl l'Ii' Icllomoiil 
violent, qu'il s'étendait à lui. 

("Cependant, maintenant que Mand. ny.uit comme 
forcé l'entrée des Salons, s'était pcudnul denx ans 
remis en vue, il devenait délinitivement l'homme 
qui personnifiait le mouvement de révolte contre la 
tradition et la routine des ateliers. 11 voyait donc 
venir vers lui, en admirateurs, ces .ulistes possédés 
eux aussi du besoin de l'oriiïinalité et à la recherche 
de voies nouvelles. 

Une des adhésions qu'il reciKullit alors l'ut (-(die 
do M"'" Berthe Morisot. Xée à Uour^es en 1841, (die 
appartenait à une famille de vieille bourgeoisie. 
Une vocation décidée l'avait portée vers la peinture. 
Son premier maître avait été (luicliard, puis elle 
avait profité des conseils de Corot. Klle avait exposé 
aux Salons de 1864, G"5, (UJ, (iT des tableaux remar- 
qués de certains critiques. Tout en venant se ratta- 
cher à Manet, il ne faudrait jxunt la donner comme 
devenue véritablement son élève. Manet qui avait 
en aversion la tradition des ateliers, qui était Tindé- 
pendance même, n'eût pu se prêter à enseigner 
régulièrement; mais par la montre de sa peinture 
aux Salons d'abord, puis par ses conseils et sa 
sûreté de jugement, il deviiit, sans se transformer 
en professeur, agir sur un grand nombre d'artistes, 
en voie de se former ou déjà formés. !>["" Morisot 

9 



98 HISTOHΠUEDOIAUD MANhT 

était du nombre. Elle devait siiltir son inflnence 
dans tonle sa plénitude, pour arriver à peindre 
comme lui dans les tons clairs, sans l'intervention 
des ombres traditionnelles. Mais tout en se trans- 
formant de manière que ses anivres doivent être 
rangées comme parenté, tout à ccMé de celles de 
l'initiateur, elle a toujours su garder son origina- 
lité. C'était une femme distinguée, d'un grand 
charme et d'une exquise sensibilité. Ses qualités 
féminines se retrouvent dans sa peinture, qui est 
raffinée et cependant sans ce maniérisme et cette 
sécheresse qu'on peut reprocher généralement aux 
artistes de son sexe. Elle allait se placer au premier 
rang dans l'école née sous l'influence de Manet, qui 
devait prendre le nom d'Impressionniste. 

Une grande intimité s'établit entre la famiHe de 
la jeune femme et celle du peintre, et quehjues 
années après, elle épousa son frère cadet Eugène. 
Tout eu lui donnant des conseils, Manet toujours à 
la recherche de modèles variés et caractéristiques 
s'était emparé d'elle pour la placer dans ses tableaux. 
Elle lui avait donné ainsi la femme assise dans le 
Balcon, qui excitait précisément au Salon de 1809 
une telle raillerie. Il peignit encore d'elle eu 1870 
un grand portrait en pied, exposé au Salon de 1873 
sous le titre le Repos et en outre plusieurs portraits, 
à diverses époques, en buste ou en tète. 



DE 1808 A 1871 99 

Un des tout premiers à se rallier à l'art de Manet 
et à comprendre la valeur de son système de peindre 
en tons clairs juxtaposés avait été Camille Pissarro. 
Né en 1830, il avait présenté aux Salons des tableaux 
dès 1839 et avait été reçu cette année-là. Depuis il 
s'était vu plusieurs fois repoussé, en parliculier au 
Salon de 1863, et s'était alors Irouvé le compagnon 
de Manet au Salon des refusés. Il prenait tout de 
suite la défense du Déjeuner .st/r Iherbe et de 
VOlympia, parmi les jeunes artistes et les hommes 
de sa connaissance s'intéressant aux choses d'art. 
A Técart des voies battues, il ne pouvait manquer 
d'accueillir avec joie la manifestation de formuh-s 
nouvelles. 11 fit personnellement la connaissance de 
Manet en 1860 et entra alors avec lui en relations 
amicales suivies. 11 se sentait surtout porté vers la 
peinture de paysage; il devait s'y faire une place de 
maître par la sincérité de l'observation, le sentiment 
de la nature agreste et le charme rusti(iue, que 
laisseraient voir ses œuvres. 

En 1802 quatre jeunes g-ens, Claude Monet, Renoir, 
Bazille, Sisley, se rencontraient dans l'atelier de 
Cleyre et s'y liaient d'amitié. Ils devaient après 
cela subir les mêmes inlluences, se faire une même 
esthétique et se développer concurremment. Au 
moment où ils cherchaient encore leur vo e. Manet 
était eu pleine production: aussi sa mainiM(î de 



100 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

peindre en clair devait-elle avoir sur eux nni^ 
inthience décisive. 

(Uaude Monet en particulier, étant allé voir l'expo- 
sition faite chez Martinet en 1863 d'un ensemble 
d'œuvres de Manet, en avait reçu une véritable com- 
motion. Il avait tout de suite reconnu que là étaient 
ses aflinités. Il s'était donc mis à peindre en tons 
clairs et, comme il était porté vers la peinture de 
paysage, il s'était mis, en même temps, à peindre 
en plein air. L'adoption des tons clairs et de la pra- 
tique du plein air étaient alors des particularités 
assez neuves, pour ne pouvoir manquer d'attirer 
l'attention. Aussi" lorsque (Jaude Monel apparut 
pour la première fois au Salon, en 1863, avec deux 
marines, fut-il remarqué. C'était Tannée même ou 
Manet faisait un si grand bruit avec son Olympia. Il 
avait complètement ignoré l'existence de Monet, 
plus jeune que lui de huit ans et resté jusqu'alors 
inconnu. 11 découvrit au Salon les deux marines; les 
voyant signées d'un nom si semblable au sien, il 
crut à une sorle de plagiat et s'éleva d'abord contre 
leur auteur, en demandant avec humeur, autour <I(î 
lui : " Quel est ce .Monet qui a l'air de prendre mon 
nom et qui vient ainsi proliter du bioiit ([ne j<^ 
fais? » Momd, au su de ces interrogations, j)rit gnind 
soin d'accoler, en toutes circonstances, son prénom 
d(; ('lande à son nom p;dronymique, pour se bien 



DE 1868 A 1871 101 

dislinguer et empùchor toute conrusion avec le 
quasi-homonyme. 

Les deux hommes restèrent ai)r."'s ceUx près d'un 
an sans se rapprocher, lorsqu'en 18()6 Monet, con- 
duit par Zacharie Astruc, alhi voir Manet dans son 
atelier et, à partir ch' ce moment, les relations les 
plus amicales s'établirent entre eux. A cette époque, 
Renoir, Bazille et Sisley entraient également en 
rapports avec Ma net el ainsi le groupe des quatre 
amis, d'abord formé dans l'atelier de (ileyre, se 
trouva tout entier uni à lui. 

Pissarro, Claude .Monet. Ri'unir, IJertlie Morisol. 
Cézanne, Sisley, étaient des peintres qui devaient 
partir du point de départ de la peinture claire, dont 
ils auraient reçu l'exemple de Manet, pour aller en 
avant dans une voie qui devait les conduire à ce que 
l'on appellerait l'Impressionnisme, mais Manet, sans 
les influencer d'une manière aussi directe, par son 
initiative de peindre les scènes du monde vivant, 
devait cependant agir sur certains autres artistes 
qui, le voyant entrer dans des voies nouvelles, 
allaient sentir qu'il leur conviendrait à eux aussi de 
s'y engager. Tel était Degas, de deux ans environ 
plus jeune que lui, doué d'une puissante originalité 
et d'une manière d'être très tranchée. Si Manet 
devait être surtout peintre, Degas devait être sur- 
tout dessinateur. 11 avait été élève de Lamotîii et de 



i02 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

l'Ecole (les Beaux-Arts. Sous l'influence du premier 
enseignement, il semblait devoir se tenir à la rigide 
tradition classique. Parmi ses productions de jeu- 
nesse, se trouvent des dessins exécutés selon les 
procédés d'Ingres. Il avait aussi, de bonne beure^ 
fait une copie de V Enlèvement des Sabines du Poussin 
qui. par sa fidélité et sa précision, avait révélé ses 
dons naturels de dessinateur. Puis, commençant à 
produire des œuvres personnelles, il avait peint un 
tableau d'histoire, oii Sémiramis avait formé le 
sujet. Toul paraissait donc indiquer qu'il se consa- 
crerait aux sujets classiques, à la peinUire d'his- 
toire. Mais il avait l'esprit trop ouvert pour ne 
pas reconnaître que la tradition classique était 
épuisée. Il voyait en môme temps apparaître, avec 
Vart de Manet, une esthétique nouvelle, appropriée 
aux besoins nouveaux. Aussi, délaissant la voie de 
la tradition où il élait d'abord entré, s'engageait-il 
lui aussi, sans esprit de retour, dans celle de l'obscr- 
viition du monde vivant. 

Une grande amitié s'était établie entre Manet 
et Fantin-Latour, quoiqu'ils différassent profondé- 
ment. Manet se montrait surtout vif dans ses 
allures, h(unme d'impulsion et de saillie, Fantin- 
Lafour demeurait au contraire replié sur lui-même, 
porté a la rêverie et à la mélancolie. Les deux 
hommes s'étaient probablement sentis attirés l'un 



DE 18(38 A 1871 103 

vers l'autre, par le contraste môme qui existait entre 
eux. Leur liaison datait de 1837. Elle s'était nouée 
au Louvre où Fantin travaillait assidûment, per- 
suadé que les meilleures leçons étaient à trouver 
auprès des vieux maîtres. Ils s'étaient d'abord ren- 
contrés copiant les mêmes tableaux des Vénitiens, 
vers lesquels une commune admiration les avait 
portés. L'amitié ainsi commencée s'était resserrée à 
l'occasion du Salon de 1801. oii ils avaient été reçus 
ensemble, et à l'occasion de celui de ISO-S, où ils 
avaient été tous les deux refusés. Fantin-Latour 
devait garder son originalité en face de Manet. Il 
peignait dans des tons gris qui lui étaient propres. 
Il avait exécuté, sous le titre (VHommage à Dda- 
croix, une composition mise au Salon do 1864, 
où un certain nombre de jeunes artistes étaient as- 
semblés autour d'un portrait de Delacroix, et il y 
avait fait figurer Manet au premier plan. Il peignait 
aussi un portrait de son ami, exposé au Salon de 
18()7. 

Cétait un groupement qui se formait d'bommes 
pénétrés du besoin d'émancipation et unis par un 
même désir de trouver des voies nouvelles. Manet, 
par la renommée qu'on lui avait faite de révolté, 
devenait celui vers lequel les autres convergeaient. 
Il servait à les rallier et à les tenir ensemble. Le 
café Guerbois, auxBatignolles, à l'entrée de l'avenue 



104 ' HISTOIRE DEDOL'ARD MANET 

de Glicliy, devinl le lieu choisi pour se réuuir. 
Mauet, qui habitait dans le voisinage, y venait fré- 
quemment le soir. Le vendredi était le jour spécial, 
où Ton se rencontrait plus volontiers. A côté des 
peintres se voyaient des graveurs, Desboutins. 
Belot, un sculpteur poète Zacharie Astruc. Aux ar- 
tistes se joignaient des hommes de lettres ; Duranty, 
romancier et critique de Fécole dite alors réaliste, y 
était fort assidu; ou y trouvait aussi Zola, Cladel, 
Philippe Burly. Vignaux, Rabou. D'autres, en assez 
grand nombre, y ap[)araissaient visiteurs irrégu- 
liers, pins ou moins li('S d'amitié ou d'opinion avec 
les assidus du lieu. 

Ces hommes se trouvaient là groupés, suj' bi hau- 
teur de la place Clicliy, comme sur une sorte de 
mont Aventin. La grande ville au-dessous d'eux 
leur était hostile, elle semblait vouloir à jamais 
leur rester fermée. Mais ils possédaient la force de 
la jeunesse, ils avaient foi en l'avenir, ils se sen- 
taient au-dessus du mépris et des railleries. L'isole- 
ment ne les effrayait point. Mauet avait Ihabitude 
de (lire: « 11 faut être mille ou seul. » Ils portaient 
véritablement eu eux des éléments de renouveau et 
des germes de vie. et ils devaient à la longut^ 
réaliser leur rêve de con(|uérir la grande ville, ({ui 
maintenant les repoussait. 

En 1870, Manet exposa au Salon deux tableaux, la 



DE 1868 A 1871 lOrî 

Leçon de Musique et le Portrait de Ml/eE. V. (Eva 
Gonzalès). 

La Leçon de Musique présentait un sujet très 
simple, une scène à deux personnages de grandeur 
naturelle. Le maître qui donne la leçon, un jeune 
homme, est assis sur un divan. 11 pince de la guitare 
pour accompagner l'élève, une jeune femme, [)lacée 
près de lui, suivant du doigt, sur un cahier de 
musi(]ue, l'air qu'elle chante. Manet, selon son hahi- 
tude de riMiouveler constnmment ses modèles et de 
les choisir à physionomie tranchée, avait lait poser 
Zacharie Aslruc pour le maître de musique. Il avait 
déjà peint un portrait de lui en 18G3. Zachari(^ 
Astruc alors mêlé, en la double qualité de sculpteiu' 
et de poète, aux luttes du groupe rassemblé autour 
de Manet, possédait une lèle caractéristique de Mé- 
ridional et était un modèle toujours prêt. Manet, 
l'introduisait donc dans sa Leçon de Musique. Ce 
J€une homme et cette jeune femme assis simplement 
l'un près de l'autre ne pouvaient donner lieu à de 
bien vifs commentaires. Aussi le tableau ne souleva- 
t-il point la tempête» et les railleries, comme le 
Balcon du Salon précédent; d'ailleurs il m\ phit à 
personne et ne reçut qu'un accueil froidement 
méprisant. 

Entre les deux tableaux exposés annuellennuit 
par Manet, il y en avait toujours un qui altirail 



J06 HISTOIRE DÉDOUARD MANEÏ 

plus spécialement les regards, devant lequel la 
foule se tenait plus compacte, et cette année-ci ce 
fut le Portrait de .¥'"= E. V. (Eva Gonzalès). Manet 
a peint en M"'' Gonzalès la seule élève qu'il ait 
réellement eue et qu'il ait à peu près entièrement 
formée. Je dis à peu près, parce que la jeune fille, 
avant de se mettre sous sa direction, avait déjà 
reçu certaines leçons du peintre Chaplin. C'était 
une personne d'une beauté éclatante, à la Marie- 
Thérèse, fille d'Emmanuel Gonzalès, romancier et 
secrétaire de Ja Société des gens de lettres. Elle 
devait épouser le graveur Guérard et mourir toute 
jeune de suites de couches. Elle était parvenue assez 
rapidement, sous la direction de Manet, à peindre 
d'une manière vigoureuse, mais elle n'a pu produire 
que quelques œuvres avant de mourir. 

Eva Gonzalès avait été représentée ])ar Manet de 
grandeur naturelle, assise devant un chevalet, pei- 
gnant un bouquet de fleurs, vêtue d'une robe 
blanche: le fond était en gris clair et par terre 
s'étendait un tapis bleu azur. Le tableau se trouvait 
donc exécuté en pleine clarté, les couleurs diverses 
s'y trouvaient juxtaposées, comme toujours, sans 
transition et sans atténuation de demi-tons. Aussi 
cet arrangement ofTusquait-il ; les visiteurs le 
déclaraient brutal et criard. Il fallait vraiment que 
le public. Iijibitué depuis de longues années aux 



DE 1868 A 1871 \01 

ombres opaques, que les peintres étendaient sur 
leurs toiles, se fût fait des yeux d'oiseau de nuit, 
pour que ce portrait d'Eva Gonzalès lui déplût. 
Si véritablement le tableau était peint tout en clair, 
il n'offrait cependant rien de heurté et de violent; 
l'ensemble était d'une grande tenue. On me per- 
mettra de reproduire le jugement qu'il me suggé- 
rait dans le moment, que publiait VÈlccleur libre du 
9 juin 1870 : <' Nous déclarons, en face de ce por- 
trait, qu'il nous est absolument impossible de 
comprendre ce qui peut exciter ce parti pris de 
dénigrement de tout ou partie du public. Le ton de 
l'ensemble n'est nullement cru ou criard; tout au 
contraire la robe blanche de la jeune fille, d'un Ion 
éteint, se marie harmonieusement avec le tapis d'un 
bleu azuré et avec le fond gris du tableau ; la pose 
-est naturelle, le corps plein de mouvement et quant 
aux traits du visage, si on leur retrouve le type 
d'une saveur si particulière qui est celui de M. Ma- 
net, ce type est au moins cette fois-ci plein de vie 
et ne manque pas d'élégance. » 

Ces réllexions, maintenant que le tableau revu 
n'excite plus de désapprobation, peuvent sembler 
banales, mais lorsqu'elles parurent, dans un journal 
grave, elles firent l'effet de paradoxes. (Vest du 
reste avec une peine extrême que je les avais fait 
accepter et je raconterai comment j'y étais parvenu, 



i08 HISTUIRE DEUOrARD MANET 

ce qui me donnera l'occasion de faire connaître la 
conduite que la presse tenait alors à l'égard de 
Manet. Tous les ans, lorsque le Salon s'ouvrait, les 
journaux illustrés et les feuilles de la caricature, 
avant d'avoir rien examiné, se livraient à un débor- 
dement de charges et de dessins grotesques, aussi 
offensants que possible. Manet était traité comme le 
dernier des rapins, produisant des œuvres simple- 
ment bouffonnes. Les grands journaux se taisaient, 
passaient son exposition sous silence ou, s'ils en 
parlaient, c'était pour montrer leur supériorité, 
pour faire la leçon au peintre et lui enseigner les 
règles de son art, qu'évidemment il ignorait. On 
voulait i)ien quelquefois lui reconnaître des dons 
natui-els, mais pour déclarer aussitôt qu'il en faisait 
le })lus mauvais usage. Telle était lattiludt^ des 
grands journaux, qui se respectaient encore assez 
pour ne pas trop s'abandonner aux injures. Mais 
dans les autres d'ordre secondaire, où la critique du 
Salon était confiée a des écrivains de rencontre ou 
aux premiers venus, on se livrait aux attaques les 
plus grossières. Le pire des malfaiteurs eut pu à 
peine exciter une poursuite aussi féroce, répétée 
d'armée en année. 

Parmi les amis de Manet, cette conduite de la 
presse causait une colère sans mélange. Le public, 
on n'en parlait pas, on ressentait pour sa stupidité 



l)K 186S A 187! 109 

un tel mépris. Mais cos joiirnalislos. ([iii faisaioni la 
leçon aux autres, qui se larguaient auprès de leurs 
lecteurs de lumières spéciales et qui, incapables de 
compréhension, nétayaient leurs critiques (jut; sur 
des insultes! Ceux-là étaient de purs criminels. 
(iCpendanl, que faire! Depuis la réprobalion que 
Zola avait soulevée par ses articles, la presse entière 
demeurait fermée. Les directeurs de journaux fai- 
saient bonne garde et tous les jtrojfts nourris autour 
de Manet pour s'insinuer dans rerlaines feuilles 
restaient vains. 

J'étais alors lié d'amitié avec les frères Picard. 
Ernest Picard, le député, avait fondé avec un groupe 
de parlementaires un journal, V Elncteur libre, dont 
son frère Arthur était devenu l'édiicteur en chef, 
.l'allai trouv(M* ce «lernier et je convins a\('c 
lui de faire, pour son journal, le compte l'eiidu 
du Salon de 1870. Ma C(dlaboration serait gratuite, 
ce qui m'assurerait la liberté «'ntière de mes juge- 
ments. 11 ne se doutait point que mon intention fût 
de défendre Manet. Deux articles avaient paru, dont 
il s'était montré satisfait, mais avant que je n'eusse 
écrit le troisième, quelqu'un é'tait alb' lui dire qiri! 
pouvait s'attendre à ce qu'étant l'ami de .M.iikM, 
j'entrepi'isse son éloge. Un matin, je vois entrer chez 
moi Arthur Picard tout etfaré, (|ui me demande si 
j'avais réellement l'intention, cumme on le croyait, 

10 



HO mSTolUE DEDOCAUD MA.NEl" 

de louer Manet, dans un journal aussi respectable 
que le sien, s'adressant à des lecteurs aussi choi- 
sis, elc, etc. Je lui répondis qu'en effet je me pro- 
posais d'écrire un article spécial sur Manet, oîi, 
selon la convention qui m'assurait la liberté de 
mes jugemenls. je dirais de ses œuvres le bien que 
j'en pensais. Mon visiteur abasourdi me déclara 
alors, que quand nous avions conclu notre arrange- 
ment, il n'avait été question de rien de semblable, 
que Manet et sa peinture étaient des choses à part 
el qu'il n'avait jamais pu venir à son esprit que, 
dans un journal tel que le sien, qui que ce soit 
chercherait à en faire l'éloge. Il se refuserait donc à 
])iiblier un article qui soulèverait l'indignation de 
ses lecteurs- Après altercation, aucun de nous ne 
voulant céder, je lui dis que je renonçais à continuer 
la critique du Salon et qu'il eût à en charger qui 
l)on lui semblerait. Quand il vit que le Salon com- 
mencé allait l'ester interrompu, après deux articles 
qui annonçaient une suite, il fut obligé de se 
radoucir. Bref, nous transigeâmes. 11 accepterait 
l'éloge, à condition qu'il fût tellement atténué et 
enveloppé de circonlocutions que les lecteurs n'en 
fussent pas trop olfensés. J'écrivis mou article sur 
ces données et il l'inséra dans son journal. 

Le Salon de 1870 contenait un tableau imj)orlant 
que Fanliu-Latoiir e.vposait sous le titre iVL'n aie- 



DE 1868 A 1871 111 

lier aux Halignollcs. Gétait un de ces arrangements, 
tels qu'il en avait déjà peints, comme son Hommaije 
à Delacrolr, où se trouvaient réunis des hommes 
pénétre's de goiits communs. \S Atelier aux Bali- 
ynolk'S représentait donc Manefc assis devant un 
chevalet, en train de peindre et, groupés autour de 
lui, les artistes et écrivains qui avaient suhi son 
influence ou étaient devenus ses défenseurs. On y 
voyait ligurer Emile Zola, Claude Monet, Renoir, 
Bazille, Zacharie Astruc, Maître et Schoiderer. Le 
tableau attira particulièrement lattention. Il était 
peint dans une note générale grise et dans cette 
donnée réaliste, qui se produisant alors comme des 
choses neuves, eussent sufti à h' taire i-(Mnar([ntM". 
En outre, il venait ofirir au public Timage de ces 
hommes révoltés qui l'intriguaient et il éprouvait du 
plaisir à pouvoir enfui les connaître. On avait appris 
vaguement, par les révélations de la presse, que 
dans un certain café des BatignoUes, un groupe 
d'hommes se réunissait autour de Manet. Or, pour 
le public, il ne pouvait se dire et se préparer dans 
de telles réunions que des choses bizarres. Les 
BatignoUes avaient d'ailleurs paru aux Parisiens, 
de la ville en bas, un lieu fort bien adapté 
à pareille société, car habiter ou fréquenter ce 
quartier entraînait presque une idée de ridicule et 
donnait matière aux plaisanteries. Le tabb^au (b^ 



i\-2 HISTOIRE DEDOUAnO MANET 

Faiitin venant représenter Manetet son groupe dans 
un atelier aux Balignolles offrait au pul)lic et aux 
journalistes le qualificatif qu ils attendaient en 
(|uelque sorte el qui répondait tout juste à leurs 
idées. xAussi Manet et ses amis furent-ils désignés 
généralement à ee moment et pendant quelques 
années après, comme formant l'école des Bati- 
gnolles. 

Il n'y a jamais eu d'école des Batignolles. Cette 
désignation ne s'est produite et ne s'est appliquée 
qu'à faux. Au moment où elle naissait et trouvait 
cours, Manet et ses amis ne formaient pas encore 
d'école. Manet était en train de produire, selon la 
pente de sa nature. Autour de lui s'étaient réunis 
des jeunes gens, qui subissaient son inlluence et 
s'appropriaient sa manière de peindre en clair et 
par tons tranchés, mais sans pour cela devenir ses 
élèves. Ces débutants en étaient eux-mêmes alors à la 
])ériode des essais et ce n'est que plus tard, que déve- 
lo|)j)és d'après des tendances communes, ils se dis- 
tingueraient assez pour qu'on eut besoin de leur 
trouver un nom spécial et alors on les aj)pellerait les 
Im])ressionnistes. Mais en attendant Manet et eux 
Hélaient reliés par aucun lien de maître et d'élèves; 
ce qui les avait mis et les tenait ensemble était un 
commun besoin d'indépendance el de nouveauté. 

11 ne faudiail p.is croire non plus, en regardant le 



DE 18G8 A 1871 113 

tableau de Fanlin. que les amis de .Manel eussent, 
l'habitude de s'assembler dans son atelier tels qu'ils 
y sont représentes. C'était par une licence d'arlisie, 
pour parvenir à les montrer tous ensemble, que 
Fan tin avait conçu son groupement, qui n'a jamais 
existé que sur la toile. Manet avait bien son atelier 
aux Batignolles, mais ce n'était jtoint un lieu de 
rencontre. Il était situé dans une maison a>sez 
pauvre de la rue Guyot, une rue écartée, derrière le 
parc Monceau. La maison, qui n'existe plus, était 
entourée de chantiers, de dép(Ms de toute sorte, 
avec des cours et de grands espaces vides. Ce quar- 
tier, alors peu habité, a été depuis entièrement 
transformé. ' 

Tj'atelier consistait en une grande pièce, pres(jue 
délabrée. On n'y voyait que les tableaux |)roduits, 
disposés en piles contre la muraille, avec ou sans 
cadres. Comme Manet n'avait enc(U-e vendu qu'une 
ou deux toiles, son œuvre se trouvait là tout 
entière accumulée. Il demeurait fort à l'écart. 
Il ne recevait la visite que des amis intimes. 
Il .se trouvait donc dans les meilleures condi- 
tions pour travailler, aussi a-t-il à ce moment 
beaucoup produit. Outre les tableaux exposés aux 
Salons, il a encore peint les deux toiles des Philo- 
sophes, des hommes en pied, enveloppés de man- 
teaux et d'une figure assez résignée pour avoir 

10. 



114 HISTOIRE DEDOl ARD MANET 

suggéré le titre. Dans la même donnée, il i)eignit 
encore le Mendiant, nn véritable chiiïonnier, qu'il 
avait rencontré et fait venir à son atelier. Il a tiré 
de ce sujet si pauvre en lui-même une de ces har- 
monies qui lui étaient propres, en argentant le gris 
de la blouse et le bleu du pantalon. Il y peignit aussi 
la Joueuse de guitare, une jeune femme vêtue de 
rose et de blanc, qui pince de la guitare et dont la 
physionomie est d'une saveur particulière. Les 
Bulles de savon, un morceau d'une touche sobre et 
puissante; un jeune garçon la tète relevée, un vase 
d'eau de savon à la main, souffle des i)ulles dans 
l'air. 

En 1867 et 1868, il peiguit V Execution de Maxi- 
mili(ni (jui. avec les généraux Méjia et Miramont, 
avait été' fusillé à Queretaro, au jMexique, le 
lu juin 1867. Cette comj)osilion de grand(^ dimen- 
sion tient une place importante dans son œuvre. 
Elle est unique en son genre. Elle est la seule qui 
donne une scène peinte sans avoir été vue. Elle 
constitue presque une création de cet ordre, auquel 
Manet avait voué une si grande aversi(m dans 
l'atelier de (bouture, la peinture d'histoire. L'arran- 
gement l'occupa pendant des mois. 11 s'enquit 
d'abord des circonstances et des détails du drame 
C'est ainsi que, selon ce qui a réellement eu lieu, 
les trois fusillés sont placés à, une distance excep- 



DE 1868 A 1871 115 

lionnellement rapprochée du pelolon d'exécution. 
Lorsqu'il se crul sur de son effet, il se mit à peindre 
le tableau, en faisant poser une escouade de soldats, 
(ju'on lui prêta d'une caserne, pour représcMiter le 
peloton d'exécution. Il lit aussi jxiser deux de ses 
amis, en transformant cependant leurs visages, pour 
ligiirer les généraux Méjia et Miramon. La tète de 
,Maximilien seule a été' peinte d'une manière con- 
ventionnelle, d'après une pholograpliii'. Lue pre- 
mière composition et même une seconde ne lui ayant 
pas paru conformes aux renseiguenn^nts précis qu'il 
avait lini par recueillir, il repeignit ruMivi-t' une 
troisième fois, sous une forme ai'rèlée et délinitive. 
Dans ce même atelier de la rue Guyot, il peignit 
encore mon portrait, en 18G8. J'eus ainsi l'occasion 
de saisir sur le fait les propensions et les habitudes 
qui le guidaient dans son travail. Le petit portrait 
devait représenter l'original debout, la main gauche 
placée dans la poche du gilet, la droite appuyée 
sur une canne. Le costume est un « complet )> gris, 
se détachant sur fond gris. Le tableau était donc 
tout entier dans les gris. Mais lorsqu'il eut été 
peint, que je le considérais comme terminé d'une 
manière heureuse, je vis cependant que Manet n'en 
n'était pas satisfait. Il cherchait à y ajouter quelque 
chose. Ln jour que je revins, il me lit remettre 
dans la pose oii il m'avait d'abord tenu, et plaça 



H6 HISTOIRE DÉDOLAUD MANET 

près de moi un Inboiirel, qu'il se mit à peindre, 
avec son dessus d'étoiïe couleur grenat. Puis il eut 
ridée de prendre un volume broché, qu'il jeta sous 
le tabouret et peignit de sa couleur vert clair. 11 
plaça encore, par-dessus le tabouret, un plateau de 
laque avec une carafe, un verre et un couteau. 
Tous ces objets constituèrent une addition de nature 
morte, de tons variés, dans un angle du tableau, 
qui n'avait aucunement été prévue et que je n'avais 
})ii soupçonner. Mais après il .ijnula un objet encore 
j)lus inattendu, un citron sur le verre du petit 
pkiteau. 

Je l'avais regardé faire ces additions successives 
assez étonné, lorsque me demandant quelle en pou- 
vail être la cause, je compris que j'avais en exer- 
cice, devant moi, sa manière instinctive et comme 
organique de voir et de sentir. Évidemment, le 
tableau tout entier gris et monochrome ne lui plai- 
sait pas. Il lui manquait les couleurs, qui pussent 
contenter son ceil, et ne les ayant pas mises d'abord, 
il les avait ajoutées ensuite sous la forme de nature 
morte. Ainsi cette pratique des tons clairs juxta- 
posés, des (( taches » lumineuses (|u"ou lui i-epro- 
chait comme un « bariolage », qu'on l'accusaitd'avoir 
adoptée délibérément pour se dislinguer ([uand 
même de tous les autres, était, dans les profondeurs 
de l'être, l'instinct le plus franc, la manière la plus 



DE 1868 A 1871 117 

naturelle de sentir. Mon portrait n'avait rté fait (jue 
pour lui et pour moi, je navais aucune itlée de 
l'exposer et, en le peignant tel qu'il î'av.nl succes- 
sivement complété, je puis certifier cju'il n'avait 
pensé qu'à se satisfaire lui-môme, sans aucun souci 
(le ce qu'on pourrait en dire. 

r]n examinant depuis ses tableaux, à la lueur ([ue 
le complément apporté à mon portrait m'avait 
donnée, j'ai retrouvé partout cette nu'uue pratique 
d'addition de parties claires, où il surélè\e, j)Our 
ainsi dire, la note du coloris, à l'aide de quelques 
Ions tranchés et à part des autres. C'est ainsi que 
dans le Déjeimer sur r/ierbe, se trouvent répandus 
sur le sol les accessoires multicolores. C'est ainsi 
(jue diins YOlt/mpia, il a mis le gros bouquet de 
lleuis variées et le cliat noir contre les blancs du 
lit. C'est ainsi que dans son tableau YArlisle, conçu 
précisément dans une note générale grise, comme 
mon petit portrait, il a peint, })ar derrière le person- 
uag(> debout, un chien dans les tons clairs et en 
lumière. Par là s'explique son goût pour les natures 
mortes, qu'il place, comme accessoires ou comme 
fond, dans des œuvres oîi il semble que d'autres 
n'eussent point pensé à les mettre : dans le Portrait 
d'Emile Zo/a^ dans le Drjciaier, dans le Bar aux 
Folies-Bergère. Elles lui offraient le moyen d'intro- 
duire ces juxtapositions de couleurs vives, qui étaient 



118 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

la joie de son œil. De même dans le Balcon, le 
balcon vert au premier plan, et, dans VArfjenteuH, 
le bleu éclatant du fond, lui fournissent l'occasion 
qu'il recherche, d'avoir une note surélevée de cou- 
leur, venant se superposer à la gamme déjà claire de 
l'ensemble. 

On comprend dès lors l'opposition que ses œuvres 
devaient rencontrer. Elles révélaient une pratique 
diamétralement opposée à celle que les autres sui- 
vaient, enseignée et recommandée dans les ateliers. 
Les autres atténuaient l'éclat du coloris, fondaient 
les tons, enveloppaient les contours d'ombre. Lui 
supprimait les ombres, mettait tout en clair, juxta- 
posait les tons tranchés et, par-dessus l'ensemble. 
pla(:ait encore quelque note accentuée de couleur. 
Lhabilude de Manet, en exécutant une œuvre, était 
donc d'aller, dans une voie ascensionnelle, vers le 
coloris de plus en plus éclatant elles Ions de plus en 
plus clairs. Mais il y avait si bien Jà U' jeu dime 
propension naturelle, que ce qu'il faisait dans les cas 
particuliers, il l'a fait d'ensemble, à travers le 
temps. L'elVort qui apparaît dans chaque» tableau 
l)our y mettre plus de clarté s'est retrouvé dans le 
développement graduel de l'œuvre. On y reconnaît 
la volonté constante d'obtenir un surcroit de clarté; 
ce qu'il a en effet réalisé, puisque des débuts à la 
fin, ses productions rangées chronologiquenient 



DE 1808 A 1871 li9 

laissent voir une marche ininterrompue vers un 
éclat de plus en plus grand et une lumière de plus 
en plus vive. 

S'il avait rejeté la manière traditionnelle de dis- 
tribuer Fomhre et la lumière, pour suivre un système 
de coloris propre, il agissait avec la même indépen- 
dance en procédant à la facture du tableau. Il se 
comportait alors avec une telle hardiesse, qu'on 
peut dire (jnil cnlrail dans son travail une grande 
part dimpulsiitn et qu'il ne connaissait point le 
métier lixe. Les peintres, en général, ontleurchemin 
tracé. Les sujets qu'ils abordent sont strictement 
définis. Ils en écartent ce qui sort des limites mar- 
quées. Ils peignent dans hMU's ateliers, où l'arrange- 
menl des lumières leur est connu. Us savent quelle 
pose ils donneront à leurs modèles ou, s'ils se per- 
mettent un arrangement nouveau, ils eh scrutent 
d'abord les parties par des dessins ou des éludes, de 
manière à s'assurer que les difficultés ne seront j)as 
trop grandes ou, s'ils en découvrent de telles, de 
manière à les éliminer. Ainsi précautionnés, ils se 
mettent à l'iruvre el. comme ils ont d'ailleurs pour 
la plupart un métier convenable et une pratique 
transmise, ils exécutent sans difficulté et font l'admi- 
ralion de ceux qui les regardent peindre, à coup 
sûr et avec une réussite certaine. 

Manet lui, n'avait pas de cercle circonscrit, il 



120 HISTOIHE DEDOIARD MANET 

peignait indilTéi'ommeiit loiit ce que les yeux peu- 
vent voir : les t'tres humains sous tous les aspects, 
dans les arrangements les plus divers, le paysage, 
les marines, les natures mortes, les fleurs, les ani- 
maux, en plein air ou dans Fatelier. Variant sans 
cesse, il ne se tenait point à un sujet une fois réussi 
pour le répéter. L'innovation, la recherche perpé- 
tuelle formaient le fond de son esthétique. Son 
jnoyen principal était la peinture à l'huile, mais il 
usait aussi de Taquarelle, du crayon, de la plume, 
du pastel et, comme graveur, de l'eau-forte et de la 
lithographie. 

Avec ce système de tout peindre, d'employer les 
procédés les plus divers, de ne point répéter um' 
œuvre une fois faite, il ne connaissait pas, lui, les 
facilités du chemin battu. Il ne pouvait arriver à 
l'exécution semblable et se maintenir dans la régu- 
lière tenue. Pour donner une iiiée de sa manière 
hardie opposée à celles des autres, il faut le com- 
parer à ce cavalier qui, dans la chasse à courre, se 
jette à travers champs, aborde, pour les sauter, tous 
les obstacles, haies, murs, rivières et précipices, 
pendant que les autres se limitent prudemment à 
sauter les moindres et, ensuite, passent par les bar- 
rières ouvertes et iinissent sur la grand'roule. Evi- 
demment le premier cavalier, en arrivant au but, 
pourra avoir son chapeau bosselé, ses habits foulés. 



DE 1808 A 1871 121 

il S(3 sera éclaboussé an saut des rivières, peut-être 
même aura-t-il vidé un instant les étriers, pendant 
que les autres demeureront corrects, sans avoir subi 
de déconvenue. Mais c'est celui qui s'est lancé à tra- 
vers champs qni est le grand cavalier, et c'était 
iNIanet qui, avec son système d'aborder n'importe 
où, n'importe comment, n'importe quel sujet, était, 
parmi les autres, le véritable, le grand artiste. 

C'est ce que ne savaient point reconnaître le 
public et la plupart (b's critiques qui, gardant leur 
admiration pour les peintres sages de la tradition, 
ne voyaient en Manet qu'un artiste sans méthode et 
déréglé. Un des criti((ues célèbres du temps, Albert 
Woliï, le chronicjueur du Figaro, entrelenail, en 
]>arlicLilier, de tfdlcs pensées et il lui arriva, à 
quelques années du moment où nous sommes, un 
accident qui peut servir à montrer avec quelle 
légèreté et quelle incompétence les journalistes l'oi-- 
maient leurs jugements. 

WoKT passait son temps, comme tant d'autres, à 
recommander à l'admiration publique de ces mé- 
diocres, qui n'onl rien laissé et dont le nom est 
déjà oublié, et alois (|ue, par fortune, il rencontrait 
en Manet rhomnir si rare qui crée et qui invente, 
il n'avait pour lui que du dédain. Ayant cependant 
fait sa connaissance, il était allé le voir dans son 
atelier. Manet lui avait proposé de peindre son por- 

11 



12-2 HISTOIRE D'EDOUAllD MANET 

trait. Il avait accepté. Manet l'avait alors fait asseoir 
comme à la renverse, dans nn fanteuil reconrbé, à 
balançoire. La pose offrait des dif'ficnltés d'exécntion 
a prévoir, entraînant à des longueurs qui eussent 
peut-èlre porté d'autres à l'écarter. Mais Manet 
n'éprouvait jamais de tels soucis. Après avoir conçu 
un arrangement quel qu'il fût, il se meitait à 
l'u'uvre. Il avait donc commencé à peindre Woltf et, 
selon sa manière liardie d'attaquer le morceau, il 
avait jeté par places sur la toile les plaques et les 
taches de couleur, poui' revenir de nouveau sur 
chaque partie et, par additions sucessivi's, mener 
TiMisenihle au point d'achèvement t[u'il jugerait 
('onvenal)le. Mais AN'ollï n'avait probablement jamais 
vu peindre de la sorte et comme à la troisième ou 
quatrième séance h' portrait, loin dètre achevé, 
conservait de ces parties tout juste indiquées, il 
exprima à ses amis, par la ville, son étonnement que 
Manet, qu'il avait cru devoir produire ses œuvres 
avec facililé, de premier jet, fût, au contraire, un 
homme qui tâtonnait et auquel l'achèvement d'un 
tableau demandait beaucoup de temps. Ce n'était 
donc, comme il l'avait loujiuirs j)ensé, qu'un artiste 
fort incomplet, ignorant, à vrai dire, son métier. 

Manet auquel ces propos furent rapportés en fut 
très mécontent. Le poi'trait ne fut point continué. 
Retrouvé après la mort de Manet dans l'atelier, il 



DE 1868 A 1871 12;:! 

lïit remis par la lamille à Wolll'. II subsiste, il a fait 
partie de la vente de AN'oltï après décès. 11 est en 
effet inachevé et, par places, n'est qu'indiqué. Mais 
tel quel, il révèle le maître. Seul un homme con- 
naissant toutes les ressources de son art a pu nn-ltr»' 
ainsi, du premier jet, toutes les parties à leur place 
et iixer, dès l'état d'esquisse, une tète aussi vivante 
et aussi superbe d'expression. Cette œuvre vient de 
la sorte nous l'i'véb-r le peu de valeur d'Albert W«dtT 
comme critique d'art. 

Le Salon de 1870 était récemment terme quaud 
éclata la guerre franco-allemande, suivie de l'inva- 
sion et du siège de Paris. Le groupe d'hommes 
formé autour de Manet, qui se réunissait au calé 
Guerbois, se dispersa. Les uns s'en allèrent avec leur 
famille en province, d'autres devinrent soldats, 
comme Ba/ille, que Fanlin-Lat<»iir avait placé au 
premier plan de son Atelier aux JJatignoiles et qui 
devait être tué à la bataille de Beaune-la-Rollande. 
Ceux qui restèrent à Paris entrèrent, à divers titres, 
dans la garde nationale ou dans ces fondions que 
les besoins nouveaux nés du siège faisaient créer. Il 
ne fut plus question pour personne de poursuites 
littéraires ou artistiques. Manet ferma son atelier aux 
IJatignolles, qu'on supposait pouvoir être atteint 
par le bombardement. Il déménagea ses tableaux. Il 
devint officier d'état-major de la garde nationale. 



124 HISTOIRE DEDOUART) MANET 

Dépourvu de coiinaissanc-es militaires, il n'était 
désigné par aucune aptitude spéciale pour tenir un 
poste quelconque. Mais il faisait comme tout le 
monde, acte de dévouement, il revêtait l'uniforme, 
et quoique son service ne fût généralement que 
nominal, il assista à la bataille de Champigny et y 
porta des ordres dane le rayon du feu. 

Devenu officier d'état-major, il avait pour chef 
Meissonier, colonel dans le corps de l'état-major. 11 
n'y avait jamais eu entre eux la moindre relation, 
placés qu'ils étaient aux deux pôles de l'art. Voilà 
que le service militaire les rapprochait tout à coup, 
et mettait l'un, artiste jeune et combattu, sous les 
ordres de l'autre, en pleine gloire et supérieur par 
l'âge et le grade. Manet qui avait la vieille urbanité 
française dans les moelles et était extrêmement sen- 
sible aux procédés fut très froissé de la manière 
dont Meissonier le traita, atfectant, à son égard, 
une sorte de formalisme poli, mais d'oii toute idée 
de confraternité était bannie. Meissonier ne parut 
jamais savoir qu'il fût peintre. Manet devait se sou- 
venir de ce traitement, et quelques années après il y 
répondit. Meissonier exposait chez Petit, rue Saint- 
(leorges, son tableau do la Charge des cuirassiers, 
qu'il venait de peindre. Manet alla le voir. Sa venue 
excita tout de suite l'attention des visiteurs, qui se 
groupèrent autour de lui, curieux de savoir ce qu'il 



DE 1868 A 1871 12-; 

pourrait dire. Il donna alors son opinion. « C'est 
très Lien, c'est vraiment très bien. Tout est en acier, 
excepté les cuirasses. » Le mot courut Paris. 

Dans beaucoup de familles, on avait, avant l'inves- 
tissement de Paris, l'ait partir les femmes, les enfanis 
et les vieillards pour diminuer d'autant les bouches 
il nourrir, les hommes valides étaient seuls restés. 
La mère et la femme de Manet s'étaient ainsi 
réfugiées à Oloron, dans les Pyrénées. Après le 
siège, il alla les rejoindre. Il reprit ses pinceaux, 
dont il ne s'était pas servi depuis des mois, pour 
peindre diverses vues à (Horon et à Arcachon et le 
Port de Bordeaux. 11 a très bien rendu dans ce der- 
nier tableau le fouillis des navires à l'ancre et donné 
l'aspect d'uji grand porl. 

Rentré à Paris avant la hn de la Commune, il put 
assister à la bataille qui s'engagea dans les rues 
entre l'armée de Versailles et les gardes nationaux 
fédérés. Il a comme synthétisé, dans une litho- 
graphie, la Guerre eiri/e. Ihorn'ur de (•('(le lutte et 
de la répression qui la suivit. 



LE EON BOCK 



VIII 



LE BON BOCK 



Le siègo de Paris cl riiisiirroction delà (".ommiinc. 
qui n'avait été vaincue (lu'à la lin de mai, avaient 
amené une telle perturbation dans Texistence natio- 
nale, qu'en 1(S7I il ne ]uit y avoir de Salon. Miiis 
lorsque la paix à l'extérieur comme à l'inférieur lut 
rétablie, une sorte d'émulation générale porta tout 
le monde à se remettre au travail et aux aiïaires, 
alin de se relever des désastres. Manet vit venir à ce 
moment, pour la première fois, un acheteur impor- 
tant. Jl avait prié Alfred Stevens de l'aider à placer 
quebjues tableaux et lui en avait remis deux à cet 
ell'et. une natin-e morte et une marine. Stevens les 



130 IIISTOIIIE DEDorAllD MANET 

avait montrés à M. Durand-Ruel qui, comme mar- 
cliaud, commençait à acheter les productions de la 
nouvelle école. C'était un connaisseur capable d'ap- 
précier les œuvres d'après leur mérite intrinsèque, 
il avait donc pris les deux tableaux. Puis, satisfait 
de celte première atTaire, il était allé presque aussitôt 
trouver Manet et, faisant chez lui un nouveau choix, 
avait ainsi acquis, en janvier 1872, un total de vingt- 
huit toiles, pour 38.600 francs, dette vente devait 
réjouir ^[anet et enthousiasmer les jeunes peintres 
ses amis. 11 semblait qu'un vcnl favorable fût venu 
tout à coup entier les voiles et que le temps des dif- 
ficultés fût passé. Ce n'étaient là que des illusions. 
M. Durand-Ruel avait fait un coup d'audacf. un 
acte téméraire, en achetant les œuvres d'un peintre 
aussi généralement réprouvé (jue Manet. Rien ne lui 
servit de vouloir en forcer la vente. Elles lui res- 
tèrent sur les bras. En se faisant l'inlroilucteur et le 
représentant d'une école nouvelle honnie de pres<jU(' 
tous, il souleva contre lui le })lus grand nombre des 
collectionneurs, les autres marcliands et môme les 
critiques et la presse. A partir de ce moment, il dut 
cesser d'être neutre, pour devenir partisan, multi- 
plier les achats et prendre part ainsi, comme bailb'ur 
de fonds, au combat que Manet et ses amis poursui- 
vaient pour se faire accepter. Il eut à connaître lui 
aussi ces déceptions qui, à cha(|ue occasion où il 



LE liON BOCK 1]1 

croyait loiiclier au succès, le lui montraient, s'éva- 
nouissant, pour devenir d'une réalisation de plus en 
plus problématique. Et ce ne fut qu'après de longues 
années de sacrifices pécuniaires, l'ayant fait passer 
par de véritables crises d'argent, qu'il devait enfin 
pouvoir obtenir la juste rémunération de ses longs 
etl'orls et de sa mise de fonds. 

187:2 vit reprendre la tenue des Salons annuels, 
interrompue en KSTl. Le Salon de cette année attira 
d'autant plus l'attention que beaucoup y appai-ais- 
saient avec des envois qui i)ortaient la mar([ue de 
ré[)oqiu' tragi(|ue (|U(' l'on venait (b' traverser. 
Cependant, IMaiiel ne s(» trouva point prêt à exposer 
des univres nouvelles. Il envoya un tableau peint 
en 18G(i, mais alors représentant une action mili- 
taire, qui, aj)rès la terrible guerre dont on sortait, 
prenait comme un caractère daclualité. C'était le 
Combat du Krarsaye et de l Alabama. Le Kearuuje 
de la marine des Étals-Unis avait coulé en 180i, 
eu vue de Clierbourg, le corsaire des États Confé- 
dérés du Sud : YAlabama. hWlabcuua s'était long- 
temps tenu réfugié à Clierbourg pour éviter d'être 
pris ou détruit par le Kearsage, beaucoup plus fort 
que lui, mais enfin le capitaine Semmes, qui le 
commandait, lassé de rester bloqué, s'était résolu à 
se mesurer avec l'adversaire, quels que fussent les 
risques. Le combat ivvnit eu cette particularité, 



132 illSTOIRE D'EDOUARD MANET 

qu'annoncé (ravanco, il avait pn se livrer en pré- 
sence d'un certain nombre de navires et de bateaux 
tenus à portée. Manet, informé à temps, venu à 
(Cherbourg, en avait été lui-même spectateur sur 
un bateau pilole. C'était donc une scène vue qu'il 
avait représentée. 11 connaissait très bien la mer, 
])our avoir été (junbiuo temps marin dans sa jeu- 
nesse et, lorsqu'il la [)einle, il l'a généralement 
monlrée comme une plaine ([ui s'élève vers l'iio- 
rizon, ce qui est bien en clVet l'apparence qu'elle 
prend, quand on la regarde des grèves ou d'un 
bateau, à raz l'eau. 

.Manet avait représenté, dans son Cojnbat du Kear- 
sdf/r ri (le IWlahama, la plaine li((uide montant 
vers l'horizon, où b^s deux navires enveloppés d'un 
nuage de fumée se coml)atlaieut ; YAlabcrma vaincu 
s'abîmait sous l'eau, ('.ctle façon de peindre uni* 
marine avait, au Salon, déconceidé le public qui, 
liabitué à censurer Manet, s'était une fois de plus 
mis à l'accuser d'excentricité voulue, ('ependant le 
tableau, très simple de factiu'e, d'un tou presque 
uniforme, n'avait i)oint trop excité l'hostilité. Plu- 
sieurs critiques et un certain nombre de connais- 
seurs avaient même trouvé à la scène un caractère de 
grandeur, (^e tableau était appnrii après une inter- 
ruption d'une année, où le public n'avait })oint eu 
l'occasion d'examiner des produ('ti<»ns de son auteur, 



I.E r.O.N MOCK |:î3 

il ne causait aucun soulèvcmenl particulier. Une 
sorte d'accalmie se faisait donc alors sur le nom de 
Manet. Les circonstances se trouvaient ainsi ren- 
dues favorables j)Our une péripétie qui allait se 
produire en sa faveur, au Salon de 1873 : il devait y 
voir une de ses œuvres séduire le public et recueillir 
vmc louange quasi universelle. 

Il avait envoyé deux tableaux, le Uepos et le llmi 
llock. A celte épo(jue, le jour qui précédait l'ouver- 
ture du Salon au public, que l'on appelait du « ver- 
nissage », était réservé à une élite d'artistes, d»' 
critiques, de connaisseurs, de gens de lettres et île 
gens du monde, ('es visiteurs triés, étant allés, 
comme toujours, voiries tableaux de Manet, avaient 
été séduits, à première vue, par le Bon Bock. Ils 
lavaient tout de suite tenu pour une œuvre excel- 
lenle. A la fin de la journée du « vernissage », les 
artistes, les critiques, les amis des peintres avaient 
coutume de se grouper dans le jardin du Palais de 
l'Industrie, réservé à l'exposition de la sculpture. 
Là on se communiquait les uns les autres ses pre- 
mières impressions et, à la sortie, il s'était prononcé 
des jugements, qui se répandaient au loin et 
devaient être reproduits par la presse. Dans cette 
sorte d'aréopage, on avait ratifié l'opinion favorable, 
d'abord formée sur le Bon Bock à travers les salles, 
on élait convenu que Manet venait de peindre un 



134 UISTOIUE D'EDOLAUD MANKT 

très bon tableau. Ce jugement du |)ublic d'élite, 
propagé par la presse, fut accepté et partagé ensuite 
par le grand public des jours suivants, et les visi- 
teurs, jus(|u'à la clôture du Salon, éprouvèrent un 
grand plaisir à regarder ce Bon Bock. Ils déclaraient 
que Manet venait enfin de s'amender et de produire 
une œuvre que Ton piit louer. 

Le tableau ainsi goûté était un portrait du graveur 
Belot, naguère assidu au café Guerbois. Il était 
représenté en buste, de face, de grandeur naturelle, 
sa pipe à la bouche, qu'il tenait d'une main, pHidant 
(}ue dans l'autre, il avait un verre de Ijière, un bon 
bock. Belot, doué d'une mine fleurie, semblait sou- 
rire, sur la toile, à ceux qui venaient le regarder. 
Dès qu'on arrivait devant, on se sentait agréable- 
ment pris par ce gros réjoui, et on lui rendait son 
bon accueil en cordialité. Captivés ainsi d'abord, il 
n'y avait ensuite aucune particularité de facture qui 
put olfusquer. Le personnage se détachant sur un 
fond gris, coilfé d'une sorte de bonnet de loutre, 
vêtu de gris, n'olfrait aucune de ces juxtapositions 
de couleurs vives, capables d'irriter. (Test ainsi que 
l'élite, la presse, le grand public, saisis d'abord par 
le coté attrayant du sujet et n'y trouvant ensuite 
aucune de ces particularités qui pussent les heurter, 
se déclaraient cette fois-ci pleinement satisfaits 
d'une œuvre de Manet. 



LE B0.\ BOCK 13H 

La popularité du lion llock, assurée tlés le premier 
jour, ne lit ensuite que s'aecroitre. Le tableau fut 
reproduit de toutes les manières, les revues de 
théâtre, h la fin de Tannée, en tirent un de leurs 
épisodes sensationnels et un dîner, créé sous sou 
nom par des artistes et des gens de lettres, d'abord 
présidé par l'original, par IJelot, devait durer après 
sa mort. 

Cette survenue d'un tableau que l'on vantait 
permit à la j»resse et au publie de revenir momen- 
tanément, envers Manet, à de meilleurs sentiments. 
Des critiques tirent l'aveu que, dans leurs violences 
et leurs mépris, ils s'étaient peut-être laissé en- 
traîner trop loin. Mais rriliques et |)ublic étnienl 
surtout d'accord pour se féliciter eux-mêmes d'avoir 
longtemps pensé et dit, que toutes ces violences, ce 
choix de motifs singuliers, ce « bariolage >», dont 
Manet les avait offensés, n'étaient de sa part (ju'un 
dévergondage de jeunesse, qu'un moyen violent d'at- 
tirer rattenliou, et qu'enfin viendrait un moment où 
il se mettrait à peindre selon les règles, comme les 
autres. Ils voyaient le changement attendu se pro- 
duire avec le J>on Bock, et le tableau leur plaisait 
d'autant plus, qu'ils les laissait contents d'eux- 
mêmes, pour avoir montré de la sagacité. Ce juge- 
ment des critiques et du public n'était que le pro- 
duit de la j)ur(' imagination. Manet, en peignant 



136 HISTOIRE U'KDOUAUD MANET 

son Bon Bock, avait agi avec sa naïveté de facture 
et sa francliise ordinaires. Si le tableau se trouvait 
favorablement accueilli au contraire des autres, la 
rencontre ne venait que de circonstances fortuites. 
11 ne s'était nullement douté qu'il produisait, en 
rexociilant, une œuvre qu'on jugerait adoucie, qui 
])lairait par exception, et il demeurait tout surpris 
du succès. 

Parmi ceux qui louaient b' Bon Bock, il y avait 
aussi certains connaisseurs, qui e.\pli([uaient que les 
qualités du tableau étaient dues à riniluenee de Frans 
liais. Manet était allé, en 1872, faire un voyage en 
Hollande, il avait revu les Frans Hais de Harlem, 
qui l'avaient si vivement frappi' dans sa jeunesse. 
De i-etour à Paris, l'idée lui était venue, en sou- 
venir, de peindre Belot, un ven-e de bière à la main, 
et la pose du personnage coupé à mi-corps et con- 
tenu dans un cadre restreint, une manière qui ne 
lui Jippartenait pas précisément, avait pu lui venir 
aussi comme réminiscence. 

n était donc certain qu'un connaisseur, devant le 
Bon Bock, pouvait penser à Fi'ans Hais. Mais les res- 
semblances ne consistaient qu'eu rapports de sur- 
face, qu'en imitations de pose. Coin me facture et 
comme touche, l'œuvre était aussi personnellement 
de ÎManet que n'importe quelle autre qu'il eût 
peinte. Otte volonté d'appuyer sur les ressemblaru'es 



LE IJO.N BUCIC 137 

(jui [)oiivaiciit exister entre le Bun Bock et les buveurs 
(le Frans Dais pour les signaler au public n'était, de 
la part de plusieurs, qu'une manière détournée de 
continuer à combattre Manet, en donnant à entendre 
(|u"il ne savait peindre une œuvre acceptable qu'en 
sinspirant d'un autre. Alfred Stevens s'était fait 
comme le Iruchement de ceux-là, en disant de Be- 
lot, le verre h la main : >< H boit de la bière de Har- 
lem. *) Le mot fut colporté. Stevens et Manet 
étaient depuis longtemps liés ensemble. Ils ne s'in- 
lUiençaienl point comme artistes, leurs talents diffé- 
raient, mais ils se voyaient presque chaque jour au 
cale Tortoni. Manet, froissé d'être ainsi desservi 
par un ami, trouva l'occasion de lui rendre la mon- 
naie de sa pièce. Stevens. à quelque temps de là, 
exposait, chez un marchand do la rue Laflilte. un 
tableau (luil venait de |)eintlr<\ l'no jeune dame en 
costume de ville s'avançait le long d'un rideau quelle 
semblait vouloir entr'ouvrir, pour entrer par derrière 
dans un appartement. Stevens avait peint, par fan- 
taisie, à côté d'elle, sur le tapis, un plumeau à épous • 
seter. Manet dit alors de la dame, à la vue du })lu- 
meau : « Tiens ! elle a donc un rendez-vous avec le 
valet de chambre? » Stevens fut encore plus froissé 
du mot de Manet que celui-ci ne l'avait été du sien. 
Ils restèrent après cela assez longtemps en froid. 
Cependant, il y avait au Salon de 1873 un autre 



138 HISTOUŒ DEDÛIAHD MANET 

iableaii de Maiiet, le Repos, exposé en môme temps 
que le Bon Bock, mais celui-là ne rencontrait 
aucune faveur. Il était au contraire traité avec T ha- 
bituelle raillerie qui accueillait les œuvres de son 
auteur. Le Repos représentait une jeune femme 
vêtue de mousseline l)lanche, en partie assise, en 
partie étendue sur un divan, les deux bras jetés de 
chaque côté d'elle sur les coussins. 11 avait été peint 
en 1870 et M"' Berthc Morisot avait servi de modèle. 
L'originalité de Manet s'y déployait sans réserve. 
Dans un temps où l'on parlait toujours d'idéal, où 
l'on prétendait qu'une création artistique devait être 
idéalisée, c'était une œuvre qui renfermait une part 
certaine d'idéalisation. La jeune femme avec son 
visage mélancolique et ses yeux profonds, avec son 
corps souple et élancé, à la fois chaste et volup- 
tueux, donnait la représentation idéalisée de la 
femme moderne, de la Française et de la Pari- 
sienne. Mais le public et les critiques étaient alors 
incapables de découvrir l'idéal lorsqu'il se rencon- 
trait allié à la personnalité, car, à leurs yeux, il ne 
pouvait exister que sous des formes convenues et 
déterminées. 

C'est-à-dire que, dans le culte voué à la Renais- 
sance italienne, on en était ari"ivé à croire (|ue la 
beauté, l'idéal, l'art lui-même dépeudaieni de cer- 
taines observances et étaient liés à des typi's parti- 



LE BON BOCK 139 

culiers. Dans ces idées on croyait pouvoir conserver 
indéfiniment, par l'étude, la valeur que certaines 
formes avaient reçue à l'origine d'artistes réelle- 
ment inventeurs. Alors les uns après les autres, de 
maîtres en élèves, on s'imaginait que parce qu'on 
saurait dessiner les mêmes contours et peindre des 
figures analogues, on perpétuerait les créations 
initiales. Il eût suffi, dans ce cas, de |)osséder la 
faculté d'assimilation, d'être habile à imiter, pour 
parvenir au génie et se hausser à son niveau. Mais 
ces formes de l'art traditionnel, où. l'on prétendait 
maintenir l'idéal, sous la répétition d'hommes mé- 
diocres, avaient à la fin perdu toute valeur. Elles 
n'avaient plus ni souffle, ni vie, et à plus forte 
raison ui poésie, ni idéal, car la poésie et l'idéal, 
comme le parfum de la fleur, ne peuvent être sépa- 
rés de la vie. Ils ne sont attachés à aiicinii' foriiie 
particulière, ils ne dépendent d'aucune esthétique 
spéciale, mais peuvent apparaître dans les condi- 
tions les plus diverses. Il leur faut seulement, pour 
se manifester, l'intermédiaire du véritahh' artiste, 
de l'homme heureusement doué, <]o l'inspiré, du 
sensitif qui, devant les choses, voit se former en lui 
des images qui acquièrent des formes embellies, des 
contours annoblis, un coloris plus éclatant, toute 
une parure d'idéalisation. 

La tradition, quel qu'ait été le génie initial, ne 



140 IllSTOIRb: D'ÉDOLARD MANET 

peut rien transmettre de grand. Les écoles tradition- 
nelles Unissent tontes immanqnablement par le pas- 
tiche et l'anémie. L'aj'tiste qni ponrra produire des 
formes annoblies, des types véritablement idéalisés, 
sera senl celui qui se remettra en face de la nature 
et de la vie, pour les rendre à nouveau, d'une ma- 
nière originale. Manet regardait les hommes de son 
temps, les êtres vivants autour de lui, il leur trou- 
vait leur beauté propre et la faisait ressoi'lir. Quand 
il peignait un gros buveur, il lui donnait la gaîté, la 
face réjouie, les yeux noyés, que comportait sa 
nature; quand il peignait une jeune femme distin- 
guée, il la douait du charme et de la grâce, qui sont 
l'apanage de son sexe. Mais ce qui est bien fait pour 
montrer combien le public et avec lui les critiques 
de la presse au jour le jour, sont incapables de juge- 
ments suivis et d'appi'éciations sérieuses, c'est 
qu'eux tous qui, depuis dix ans. poursuivaient Ma- 
net d'outrages, comme une sorte de barbare contemp- 
teur de tout idéal, voué à un grossier réalisme, se 
prenaient tout à coup à louer une de ses œuvres, le 
Bon Bock, qui, selon leur esthéticjue et d'après leurs 
dires, était, de toutes, celle qu'ils auraient surtout 
dû repousser : un buveur rubicond, avec une large 
panse, fumant sa pipe, le verre à la main. Et pen- 
dant qu'ils admiraient cette u'uvre particulière, que 
leurs déclarations antérieures eussent dû les 



LE BOX BOCK 141 

amener à flétrir, ils raillaient et bafouaient, en conti- 
nuai ion de leur ancienne pratique, le Repos, une 
jeune femme distinguée, élégante, aux yeux pleins 
d'un charme profond, un type féminin v(M'ilal)le- 
ment idéalisé. 

En somme, ce (jui se produisait à l'occasion de 
Manet était d'ordre naturel; la conduite (|ue l'on 
tenait envers lui est celle que l'on a partout tenue 
envers les novateurs, qui viennent s'opposer aux 
modes transmis pour leur en substituer d'autres. On 
commençait par l'injurier, par repousser ses pro- 
ductions en bbir, comme venues d'une esthétique 
monstrueuse et d'un travail grossier, mais tout en 
les méprisani, on allait les reg'arder chaque année, 
on stationnait devant, ou se familiarisait de la sorte 
inconsciemment avec elles. Les trails par lesquels 
elles se rapprochaient le plus des autres se faisaient 
alors peu à peu accepter. 

C'est de là que venait le succès du Bon Bock. Le 
tableau ne compoilant pas, par son arrangement, 
ces côtés d'originalité absolue contre lesquels on se 
soulevait, on se laissait aller exceptionnellement à le 
louer. Selon la règle, on se prenait d'abord à goûter 
l'art de Manet, par celle de ses œuvres oiî le carac- 
tère propre était mitigé, où l'audace manquait par 
hasard ou bien se trouvait voilée. La grande origi- 
nalité n'est jamais admise qu'à la longue. Que se 



142 HISTOIRE DEDOIARD MANET 

passG-t-il lorsqu'un peintre se développe? Lesœnvres 
du début qui, à leur apparition, ont été critiquées et 
méprisées, dix ans après, quand leur auteur a 
accentué sa manière, sont déclarées excellentes, 
pour servir à attaquer les nouvelles, qu'on ne louera 
à leur tour que beaucoup plus tard. 

Le temps est un intermédiaire essentiel. Combien 
parmi les plus grands, ont travaillé et produit toute 
leur vie, sans être réellement appréciés et dont les 
œuvres capitales n'ont obtenu la reconnaissance que 
longtemps après leur mort! Rembrandt a vu vendre 
son mobilier et ses collections à l'encan, pour [)!()- 
curer quelques milliers de florins à ses créanciers, 
que son travail ne pouvait leur obtenir. Il est mort 
ensuite obscurément, si bien que les derniers temps 
de sa vie sont entourés d'incertitude. Et en France, 
à Paris, parmi les toiles que l'on })ossédait de lui, se 
trouvait un Samt-Mathicti, puissant au suprême 
degré et qui par là môme déplaisait. On le laissait 
dans l'ombre, pour lui préférer des œuvres plus 
douces; les critiques qui écrivaient des livres sur le 
maître, il n'y a encore que quelques années, en 
})arlaient sous réserves. On y est venu à ce Saint- 
Malhieii et ù l'ange qui Tinspirc. on a enfin su les 
apprécier, on les a mis à une place d'bonneui- nu 
Louvre, mais alors que depuis deux cent trente ans 
celui qui les avait peints était mort. 



I.E BON BOCK li3 

Maiiel, quelque temps après le siège, avait dû 
abandonner son atelier de la rue Guyot, la maison 
ayant été démolie. Il était alors venu s'établir dans 
une vaste pièce, une sorte de grand salon, à l'en- 
tresol, 4, rue de Saint-Pétersbourg, près de la place 
de l'Europe. Il ne se trouvait plus là à l'écart, mais 
en plein Paris. Aussi la solitude dans laquelle il 
avait précédemment vécu et travaillé prit-elle fin. Il 
reçut les visites plus rapprochées de ses amis. Il 
l'ut aussi fréquenté par un certain nombre de femmes 
et d'hommes faisant partie du Ïout-Paris, (lui, 
attirés par son renom et l'agrément de sa société, 
venaient le voir et, à l'occasion, consentaient à lui 
servir de modèles. Avec son désir de rendre la vie 
sous tous ses aspects, il put alors aborder des sujets 
absolument parisiens, qui lui étaient interdits dans 
son isolement de la rue Guyot. C'est ainsi qu'il 
peignit en 1873 son Bal masque ou Bal Je COpéra^ 
un tableau de petite dimension, qui lui prit beaucoup 
de temps. A proprement parler, ce n'est pas le bal 
de l'Opéra qui est montré, puisque la scène ne se 
passe pas dans la salle, lieu de la danse, mais dans 
le pourtour derrière les loges. Les personnages sont 
surtout des hommes en habit et en chapeaux à haute 
forme, assemblés avec des femmes en domino noir. 
Le ton du tableau est donc d'un noir presque uniforme 
et il a fallu une singulière sûreté de coup d'œil pour 



l'ti HISTOlRli DÉOOLARD MA>;ET 

empêcher l'absorplion des détails par le fond mono- 
chrome. Sur lensemble des costumes noirs, se 
détachent cependant quelques femmes travesties et, 
par elles, des couleurs vives viennent mettre des 
notes d'éclat et écarter la monotonie. 

Selon son habitude de choisir ses modèles dans la 
classe même des gens à représenter, les personnages 
de son Bal de f Opéra furent pris parmi les hommes 
du monde ses amis. Ils durent venir, par groupes 
de deux ou trois ou isolément, ou habit noir et en 
cravate blanche, poser dans son atelier. 11 lit entrer 
ainsi dans son assemblage : ('habrier le compositeur 
de musique, Roudier un ami de collège, Albert 
TIecht un des premiejs amateurs qui eût acheté de 
sa peinture, (luillatidin et André deux jeunes 
peintres, un colonel en retraite, etc. 11 tenait à 
s'assurer des types divers et à ce que, dans leur 
variété, ils conservassent leur physionomie et leurs 
iillures propres. Les liommcs, par exemple, ont leurs 
ciuipeaux placés sur l;i tête de la façon la plus 
diverse. Ce n'est point là le résultat d'un arrange- 
ment fantaisiste, mais bien de la manière dont tous 
ces hommes se coilf.iient réellement. Il leur disait 
en effet : « (-omment mettez-vous votre chapeau, 
sans y penser et dans vos moments d'abandon? eh 
bien! en posant, mettez-le ainsi et non pas avec 
.tpprêt. » 11 poussait si loin le (]('sir (h^ serrer la vie. 



LE BOX BOCK 14;; 

de 11(1' rien peindre de chic, qu'il variait ses modèles, 
môme pour les figurants de second plan, dont on ne 
devait voir qu'un détail de la tète ou une épaule. Il 
m'ulilisa personnellement, en me prenant une part 
du chapeau, une oreille et une joue avec de labarjje. 
Cette moitié de visage ne pourrait être aujourd'hui 
reconnue et recevoir un nom, mais, au moment où 
il la peignait, il trouvait qu'elle animait la scène pour 
sa part et qu'elle était très ressemblante. 

H peignil, à peu près dans le môme temps que le 
Ihil iIp topera, la Dame aux éventails. C'est encore 
là un tableau j)arisien. La femme qui a posé élail 
très connue, pour son originalité de caractère el de 
visage. Elle est étendue sur un canapé, vêtue d'iui 
coslume de fantaisie, et autourd'elle, sur la muraille 
sont placés des évenlails. Dans le Monde nouveau, eu 
mars 1S74, une revue d'art et de littérature dirigée 
par Charles Cros, qui n'a eu que trois numéros, a 
paru, sous le titre la Parisienne, un bois dessiné 
par Manet, gravé par Prunaire, pour lequel avait 
posé la même femme peinte comme la Dame aux 
r venta ils. 

Manet vit venir vers lui en 1873 le poète Stéphane 
Mallarmé. La connaissance conduisit promptement 
à une vive amitié. Mallarmé devint un de ses 
constants visiteurs. Manet devait illustrer plusieurs 
de ses ouvrages, le Corbeau, traduit d'Edgar Poe en 

13 



146 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

1875, V Après-midi cVun Faune en 1876 et peindre 
son portrait même en 1877. Le café Guerbois était à 
ce moment-là abandonné. Les réunions qui s'y 
tenaient avant la guerre n'avaient point été reprises 
après. Les assidus du lieu, dispersés, vivaient main- 
tenant trop loin les uns des autres pour pouvoir se 
retrouver fréquemment ensemble. Cependant comme 
Manet avait besoin de se rencontrer avec ses amis, 
il avait choisi, pour y venir le soir, le café de la 
Nouvelle-Athènes sur la place Pigalle, fréquenté par 
un monde mélangé d'hommes de lettres et d'artistes, 
et là, pendant quehjues années, les anciens habitués 
du café Guerbois surent se revoir à l'occasion. 

En 1874, Manet envoya au Salon deux tableaux, 
le Chemin de fer et le Polichinelle, mais sans 
retrouver le succès que le Bon Bock lui avait valu 
l'année précédente. Avec son système de peindre 
chaque fois devant la nature des scènes nouvelles, il 
ne pouvait profiter d'un succès acquis, pour en 
obtenir à coup sûr un second. Cet avantage, que 
tant d'autres savent s'assurer, lui était, de par son 
esthétique, interdit. La plupart, lorsque certains 
sujets leur ont gagné la faveur publique, s'y can- 
tonnent et n'en sortent plus. On a vu ainsi de tout 
temps des peintres qui, en se répétant, ont trouvé 
les louanges et la fortune. Il leur suffit, pour ne pas 
lasser, de varier quelque peu les détails. Public et 



F.E BOX BOCK 147 

critiques acceptent volontiers cette pratique. Ils 
n'ont aucune peine à prendre pour suivre l'artiste, 
qui ne se renouvelle point, La connaissance, une 
fois liée avec lui, peut se poursuivre indéfiniment 
sur le môme pied. Le public ne se doutant point que 
la répétition, Timilation de soi-même sont en art 
odieuses, puisqu'elles ne peuvent conduire qu'à 
l'affaiblissement des effets d'abord produits en 
mieux, trouve agréable de n'avoir point à faire cet 
effort d'attention, que demande l'examen de sujets 
sans cesse renouvelés, comme forme et comme 
fond. C'est ainsi que les artistes sages, s'adaptant au 
goût moyen, cheminent contents d'eux-mêmes, sûrs 
du succès, pendant que les vrais créateurs, tour- 
mentés du besoin de se renouveler, passent leur vie 
à combattre et reçoivent les horions. 

Manet en faisait l'expérience en 187i; après 
avoir vu son Bon Bock, l'année précédente, devenir 
populaire et lui attirer les louanges, il voyait 
maintenant son Chemin de fer ramener les vieilles 
railleries. Ce tableau marquait une nouveauté 
parmi ses envois au Salon, celle de la peinture 
en plein air. Il l'avait exécuté dans un jardinet 
placé derrière une maison de la rue de Rome. Le 
public et la presse ne s'étaient pas bien rendu 
compte, pour en raisonner, qu'il s'agissait d'une 
œuvre produite directement en plein air. Ils avaient 



148 HISTOIRE DKDOUARD MANET 

tout sinipl(3ment, comme d'haliilmle, élé offensés 
par l'apparition des couleurs vives, mises cote à 
cote, sans interposition de demi-tons ou d'ombres 
conventionnelles. 

Au reproche d'être peint dans une gamme trop 
vive qu'on faisait au tableau, s'ajoutait celui de 
présenter un sujet « incompréhensible ». Il n'y 
avait en efi'et, à proprement parler, pas de sujet sur 
la toile, les deux êtres qui y figuraient ne se 
livraient à aucune action significative ou amusante. 
Carie public ne chercheetne regarde presque jamais 
dans une œuvre, que l'anecdote qui peut s'y laisser 
voir. Le mérite intrinsèque de la peinture, la valeur 
d'art due à la beauté des lignes ou à la qualité de 
la couleur, choses essentielles pour l'artiste ou le 
vrai connaisseur, restent incompris et ignorés des 
passants. Or, Manet avait mis dans son Chemin de 
fer deux personnes sur la toile, pour qu'elles y 
fussent simplement représentées vivantes. 11 agissait 
ainsi en véritable peintre et eût pu se recommander 
des maîtres hollandais, qui ont si souvent tenu leurs 
personnages oisifs, ne se livrant à aucune action 
précise. Il avait représenté une jeune femme vêtue 
de bleu, assise contre une grille et tournée vers le 
spectateur, pendant que près d'elle, debout, une 
petite fille en blanc se tenait des deux mains aux 
barreaux. Cette grille servait (\o clôture à un jar- 



LE BON BOCK 149 

dinot, dominant la profonde Irancliée où passe le 
chemin de fer de l'Onest, près de la gare Saint- 
Lazare. Par derrière les deux femmes, se voyaient 
des rails et la vapeur de liK'omolives, dofi le liln' du 
tableau. 

Le Chemin de fer^ le j)lus important par les di- 
mensions, était, des deux envois au Salon, celui qui 
attirait surtout les regards. L'autre, le Polichinelle^ 
dans un tout petit cadre, passait presque inaperçu-. 
Cependant il plaisait assez à ceux qui venaient le re- 
garder et il devait plaire tout particulièrement à 
quelqu'un. M™'' Martinet, appartenant à la riche bour- 
geoisie parisienne, était liée avec Manel, (juelle 
recevait assez souvent à dîner. C'était une fcte pour 
elle que cette venue d'un homme dont la vivacité et 
la conversation brillante l'enchantaient. Elle l'avait 
en véritable amitié et elle eût bien voulu la lui 
témoigner, en lui prenant quelques tableaux. Mais 
la bonne dame ne s'y connaissait pas plus que les 
autres ; elle partageait le sentiment commun sur les 
œuvres de Manet, elle les trouvait désagréables. 
Elle disait, comme beaucoup de ceux qui rencon- 
traient le peintre dans le monde : comment peut-il 
se faire qu'un homme si distingué peigne d'uae 
manière si barbare? Entîn, en 1874, arrive le Poli- 
chinelle qui la séduit. Le petit personnage, le cha- 
peausur roreille. la figure goguenarde, lui paraît 

13. 



150 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

charmant. Elle s'empresse de l'acquérir et satisfait 
ainsi l'envie qu'elle éprouvait de faire plaisir à son 
ami Manet, en lui montrant chez elle une de ses 



LE PLELY AIR 



X 



LE PLEIN AIR 



Opomlaiil les arlistes que Manet avait allirés vers 
lui par sou esprit d'iuuovation s'étaieut à ce mo- 
ment, en 1874, pleinement développés. Ils avaient 
formé un groupe produisant d'après des données 
assez neuves, pour qu'on eût senti le besoin de leur 
trouver un nom. On les avait alors appelés les 
Impressionnistes. 

Les Impressionnistes, qui étaient surtout des 
paysagistes, se distinguaient par deux particularités, 
ils peignaient en tons clairs et sysiématiquement, 
en plein air, devant la nature. Ils avaient reçu de 
Manet l'exemple de la peinture en tons clairs et ils 



154 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

s'étaient mis à travailler en plein air, comme 
adoptant nne pratique déjà connue au moment où 
ils survenaient. On ne saurait dire, en elTet, que 
l'idée de peindre devant la nature puisse être spé- 
cialement revendiquée par quelqu'un. Il est des 
procédés qui ont surgi d'une façon en quelque 
sorte spontanée et que l'on voit ensuite s'être géné- 
ralisés, sans que l'on puisse trop savoir comment 
la chose s'est faite. Mais enfin, s'il fallait abso- 
lument citer des noms, on pourrait faire honneur à 
Constable en Angleterre, à Corot et à Courbet en 
France, de la coutume de peindre directement en 
plein air. Je me rappelle personnellement avoir vu 
ces deux derniers, assis l'un près de l'autre dans un 
champ et peignant chacun une vue de la ville de 
Saintes, ma ville natale. Seulement ils se restrei- 
gnaient, en plein air, à des tableaux de petites 
dimensions, que Ton n'appelait pas même des 
tableaux, mais des études, et leurs œuvres impor- 
tantes s'exécutaient a l'atelier. 

Les paysagistes du groupe impressionniste, allant 
plus loin que leurs devanciers, avaient généralisé 
le procédé de peindre en plein air, en en faisant 
une règle absolue. Avec eux, il n' y eut plus de 
paysage produit dans l'atelier. Tout paysage, quelle 
que fût son importance, ou le temps demandé pour 
son exécution, dut être mené à terme directement 



LE PLEIX AIR Vùo 

devant le site à représenter. Les Impressionnistes 
sont arrivés de la sorte à obtenir des effets nouveaux 
et inattendus. Placés en tous temps, obstinément 
devant la nature, ils ont pu saisir, pour les rendre, 
ces aspects fugitifs, qui avaient échappe aux autres, 
retenus dans l'atelier. Ils ont observé ces ditîé- 
rences considérées par les autres comme négli- 
geables mais, pour eux, devenues essentielles, 
qui existent dans l'aspect d'une même campagne, 
par un temps gris ou le plein soleil, par la pluie ou 
le brouillard, et aux diverses heures de la journée. 
Ils ont recherché les apparences changeantes que la 
végétation revêt selon les saisons. L'eau s'est 
nuancée, sur leurs toiles, des tons inliniment 
variés, que le limon qu'elle entraîne, les bords 
qu'elle reflète, l'angle sous lequel le soleil la frappe, 
peuvent lui faire prendre. 

Le groupe des premiers Impressionnistes com- 
prenait Pissarro, Claude Monet, Renoir, Sisley. Ils 
étaient animés de pensées communes et, se tenant 
très près les uns des autres, ont tous contribué à 
l'épanouissement du système et à la découverte des 
règles à appliquer. Cependant s'il en est un qui ait 
plus particulièrement dégagé les traits propres de 
l'impressionnisme, c'est Claude Monet. Plus que 
tout autre, en effet, il a su donner à l'aspect fugitif 
de l'heure, à l'enveloppe ambiante de lumière, aux 



i;i6 HISTOIRE DEDOUARD MAXET 

colorations ophémères des saisons l'imporlance 
décisive dans le rendu de la scène vue. Tellement 
qu'avec lui les impressions passagères sont deve- 
nues assez caractéristiques et clistincles pour 
former, par elles-mêmes et en elles-mêmes, le 
vrai motif du tableau. Personne n'avait donc, 
avnnt lui, poussé aussi loin l'étude des variations 
que l'apparence d'une scène naturelle peut otîrir. 
Aussi, portant sa manière à l'extrême limite de ce 
qu'elle peut donner, devait-il peindre les mêmes 
moules dans un champ, ou la même fnçade de 
cathédrale à Rouen, un nombre de fois indéterminé, 
douze ou quinze fois, sans changer de place et sans 
modifier les lignes de fond du sujet, et cependant 
en exécutant Lien réellement chaque fois un lableau 
nouveau. Il s'appliquait seulement à fixer chaque 
fois sur la toile un des aspects modifiés, que les 
changements de l'heure ou de l'atmosphère avaient 
fait prendre au sujet. L'impression ressentie variait 
dans chaque cas, et elle était saisie et rendue si 
elîectivement que, dans chaque cas, elle lui per- 
mettait de produire un tableau dilTérent. 

Les Impressionnistes sortis de la période d'essais 
étaient arrivés, en 1874, à la pleine conscience 
d'eux-mêmes. Ils avaient fait cette année-là, sur le 
boulevard des Capucines, une première exposition 
d'ensemble de leurs œuvres, qui avait attiré l'atten- 



LE PLIil.X Alll 157 

tion de la critique et du public. Mais la notoriété 
ainsi acquise n'avait eu d'autre résultai, que de 
soulever contre eux un immense mouvement de 
railleries et d'insultes. L'hostilité témoignée à 
Manet, à ses débuts, se reportait maintenant sur les 
Impressionnistes. Le peintre impressionniste deve- 
nait à son tour une sorte de paria, contre qui toute 
attaque paraissait licite. 

Manet, qw, alors qu'il (dail universellement mé- 
prisé, avait trouvé des amis dans les liommes 
devenus maintenant les lm})ressi()nnistes. n'avait 
cessé de les suivre et de les encourager. Son intéièt 
s'était accru, lorqu'il avait vu la manière de peindre 
en clair, la sienne d'abonl, s'étendre sous leur pra- 
tique à de nouveaux domaines et donner naissance, 
surtout dans le paysage, à une forme d'art origi- 
nale. Aussi rencontraient-ils en lui un ardent défen- 
seur. Alors qu'il était encore lui-même violemment 
attaqué et qu'il avait beaucoup de peine à surmonter 
les difficultés qui l'assaillaient, il lui lestait du 
temps et de l'énergie pour s'occuper d'eux et les 
aider. 11 se trouvait à court d'argent, il dépensait 
réellement plus que la fortune paternelle le lui per- 
mettait et il lui fallait compter, comme supplément, 
sur la vente de ses œuvres, mais qui ne survenait 
qu'accidenlellement et encore ne lui procurait que 
des sommes minimes. Il était donc dans une situa- 

14 



1H8 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

tion à ne pouvoir réellement se permettre la moindre 
largesse ; cependant sa générosité naturelle et son 
amitié l'emportaient. Il s'ingéniait à aider ses amis, 
même de sa bourse. Il était allé en 4875 voir 
Claude Monet qui habitait Argenteuil et qui se 
voyait tellement combattu et méprisé, qu'il ne pou- 
vait arriver que très difficilement à vivre de son 
travail ; alors, à la recherche de combinaisons pour 
venir à son aide, il m'écrivait : 



« Mercredi. » 
« Mon cher Duret, 

<( Je suis allé voir Monet hier. Je l'ai trouvé 
navré et tout à fait à la côte. 

(( Il m'a demandé de lui trouver quelqu'un qui 
lui prendrait, au choix, de dix à vingt tableaux, 
ù raison de 100 francs. Voulez-vous que nous fassions 
l'allaire à nous deux, soit 500 francs pour chacun? 

'( Bien entendu personne, et lui le premier, igno- 
rera que c'est nous qui faisons l'allaire. J'avais 
pensé à un marchand ou à un amateur quelconque, 
mais j'entrevois la possibilité d'un refus. 

« Il faut malheureusement s'y connaître comme 
nous, pour faire, malgré la répugnance qu'on 
pourrait avoir, une excellente affaire et en môme 



LE PLEIN AIR 1S9 

temps rendre service à un homme de talent. 
Répondez-moi le plus lot possible ou assignez-moi 
im rendez- vous. 
« Amitiés. 

<( E. Manet. » 

Il semblera peut-être étrange q,ue donner mille 
francs à un peintre impressionniste pour dix de ses 
tableaux ait jamais pu être un acte désintéressé. 
Mais tout est relatif et au moment où Vianet écri- 
vait cette lettre, il était plus difficile d'arracher 
cent francs pour un tableau de Claude Monet, qu'il 
ne l'est devenu depuis d'en obtenir dix mille. 
L'aversion, l'horreur, — je ne sais quel mot trouver 
qui soit assez fort pour exprimer le sentiment du 
public, — étaient alors telles, qu'en dehors d'une 
demi-douzaine de partisans, gens de goCit, mais dis- 
posant de peu de ressources, considérés d'ailleurs 
comme des fous, personne ne voulait avoir de cette 
peinture, personne ne voulait se donner la peine de 
la regarder ou, si, par extraordinaire, quelqu'un la 
regardait, ce n'était que pour en rire. Les amateurs 
qui achetaient des tableaux n'eussent pas même 
consenti à recevoir en don une œuvre des Impres- 
sionnistes, invités à la mettre chez eux. Ils se 
fussent considérés ainsi comme dépréciant leurs 
collections et comme perdant leur renom d'hommes 



160 IlISTOIlîIC D'EDOUAIU) MANEI" 

de goûL. M. Durand-Rucl, le seul marcliaiul qui eût 
encore acheté des œuvres si décriées, allait telle- 
ment contre le goût général, qu'il ne pouvait en 
vendre à n'importe quel prix. Après avoir longtemps 
persisté à faire des avances aux Impressionnistes, 
envers lesquels il se conduisait non plus en homme 
d'alTaires, mais en ami dévoué, il avait empilé de 
leurs toiles et épuisé sa caisse, à un point qui le 
mettait dans l'impossibilité momentanée de les sou- 
tenir. Dans ces circonstances, l'aide que Manet 
concevait se produisait bien comme un acte de 
désintéressement, 

Manet cherchait, de tontes manières, à trouver 
des acheteurs aux Impressionnistes. 11 gardait de 
leurs œuvres dans son atelier, qu'il s'elTorçait de 
faire prendre anx personnes qui venaient le visiter, 
et il les vantait dans les termes les plus louan- 
geurs. Claude Monet était de tous celui vers lequel 
il se sentait le plus vivement porté. Il admirait sur- 
tout son art de peindre Feau, sous les apparences les 
plus diverses. Monet, disait-il, est le Raphaël de 
l'eau. Il le considérait comme tout à fait maître dans 
sa sphère. Un hiver il voulut peindre un elTet de 
neige; j'en possédais précisément un de Monei 
qu'il vint voir; il dit, après lavoir examiné : « Cela 
est parfait, on ne saurait faire mieux », et il renonça 
à peindre de la neige. Il s'établit ainsi entre eux 



LE PLEIN AIR 161 

une grande amitié et des rapports suivis, qui se sont 
toujours traduits par un écliange de bons procédés. 

Manet fut amené à peindre Claude Monet et les 
siens plusieurs fois. Il le peignit, une première fois 
en 1874, dans son bateau sur la Seine. Monet, qui 
travaillait directement devant la nature, s'était 
aménagé un bateau, à l'époque oii il habitait 
Argenteuil, pour y exécuter à Taise ses vues de la 
Seine. Il l'avait disposé d'une façon particulière 
avec une petite cabine au fond, où se réfugier en 
cas de mauvais temps, et une tente par devant, sous 
laquelle il pouvait se tenir au soleil. Manet avait 
représenté Monet peignant sous la tente de son 
bateau et M""" Monet, par derrière, assise dans la 
cabine. Il avait lui-même donné pour titre au 
tableau : Morn't dans son atelier, en disant plai- 
samment : « Monet! son atelier, c'est son bateau. » 
Il a peint encore une fois Monet et sa famille en 
plein air, toujours en 1874, cette fois dans leur 
jardin. La femme et le fils sont assis sous des 
arbres, pendant que le père, contre une haie, s'occupe 
à jardiner. 

Manet avait été lui-même, dès ses débuts, un par- 
tisan de la peinture en plein air, que les Impres- 
sionnistes étaient venus adopter systématiquement. 
Avec ses idées de ne peindre que des choses vues, 
il avait commencé à faire des études de plein air dès 

14. 



162 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

1834, alors qu'il fréquentait encore Fatelier de Cou- 
ture. En 1859, il a peint un paysage à Saint-Ouen 
qui s'est appelé la Pêche, où on voit la Seine avec 
ses rives et un pécheur dans un bateau. Il devait 
ensuite avoir la fantaisie de placer sur cette toile 
son portrait et celui de sa femme, tous les deux 
vêtus de costumes à la Rubens, ce qui a fait prendre 
à l'œuvre un air composite assez singulier. 11 peignit 
en 1861 des études dans le jardin des Tuileries, 
qui devaient lui servir à composer son tableau de la 
Musique aux Tuileries. Son paysage du Déjeuner sur 
r herbe a été peint en 1863, d'après des études faites 
à l'île de Saint-Ouen. A son exposition de 1867 ont 
ligure diverses marines, des paysages, une course 
de chevaux, exécutés en plein air les années précé- 
dentes. En 1867, il peint, sur une toile de dimen- 
sions importantes, une Vue de rExposition univer- 
selle. La vue, prise du Trocadéro, s'étend sur le 
Champ de Mars, oîi cette aimée-là l'exposition était 
concentrée. Mais à ce moment le plein air était un 
des sujets les plus discutés, dans les réunions du 
café (iuerbois, entre Manet et ses amis. Il s'adonnera 
donc désormais, d'une manière toute spéciale, à la 
peinture de plein air ; il lui fera une part de plus 
en plus grande dans sa production. 

En 1868 et 1869 il passe une partie de l'été à Bou- 
logne; il y peint des marines et des vues du port. 



LE PLEIN AIR 163^^ 

L'une d'elles, connue sous le titre du Clair de lune 
ou du Port de Boulogne^ a été prise dune ienêtre 
de l'hôtel de Folkestone, sur le quai de Boulogne. 
Elle rend bien la magie de la nuit et l'apparence 
fantastique des nuages, emportés devant la lune. 
Deux toiles ont été consacrées au départ du bateau 
à vapeur, faisant le service entre Boulogne et 
Folkestone. En 1870, avant la guerre, il peint dans 
un jardin de Passy le petit tableau qui s'est appelé 
le Jardin, où l'on voit une jeune femme en blanc, 
assise près de son enfant placé dans une petite voi- 
ture et un jeune iiomme à côté, étendu sur l'herbe. 
En 1871 il peint le Bassin d'Arcachon, à son retour 
des Pyrénées, et le Port de Bordeaux, des fenêtres- 
d'une maison située sur le quai des Ghartrons. 
En 1872 il peint en Hollande, où il est allé, une 
marine. En 1873 ses tableaux de plein air sont par- 
ticulièrement nombreux. 11 passe une partie de l'été 
à Berck-sur-Mer ; il y peint les Hirondelles. Sa mère 
et sa femme ont posé pour les dames représentées. 
Il les a réduites à des proportions tellement res- 
treintes, que le tableau demeure presque un paysage 
pur. Le titre est venu de- quelques hirondelles, qui 
volent par-dessus le terrain couvert de gazon. Il 
peint encore à Berck une vue de mer avec person- 
nages. Sa femme est assise au premier plan ; à côté 
d'elle Eugène Manet est étendu sur le sable et, au 



164 HISTOIRE DKDOLAUD MA.NET 

fond, la mer bleue s'élève vers Fliorizon. Ce tableau 
s'est appelé Sur la Plage. Il peint, toujours à lîerck, 
les Pêcheurs en mer; embarqué avec eux, il les a 
saisis sur le vif, à leur travail, pendant que l'embrun 
de la mer venait mouiller sa toile. Les longues 
années passées à terre sans naviguer lui avaient 
fait perdre le pied marin, ac<juis au cours de son 
voyage au Brésil, car il racontait que le mal de 
mer l'avait fort incommodé sur la barque de pèche. 
Il peint en outre, en plein air, en 1873, la Partie 
de crochet, et enfin le Chemin de fer, qu'il expose 
au Salon de 1874. 

Dans ses u'uvres de plein air, Manet devait mar- 
quer sa manière personnelle, en face de ses amis les 
Impressionnistes. Eux, qui étaient principalement 
des payscigisles, peignaient surtout en plein air des 
paysages purs, où ils introduisaient accessoirement 
des figures humaines; tandis que lui, qui jusqu'à ce 
jour avait surtout peint des tableaux de figures, 
maintenant qu'il abordait plus particulièrement le 
plein air, se maintenait cependant dans sa véri- 
table manière, en donnant à ses figures une grande 
importance, de telle sorte que le paysage ne formât 
le plus souvent autour d'elles que le cadre ou le 
fond de la scène. 

Dansées idées Manet se résolut à frapper un coup. 
Jusqu'alors ses tableaux de plein air avaient été de 



LE IM.El.X AIR 1G3 

dimensions assez restreintes. Le premier qn'il eût 
envoyé an Salon en 1874, le Chemin de fei\ se trou- 
vant de cet ordre, n'avait guère été reconnu pour ce 
qu'il était. Maintenant il en peindrait un où les 
personnages atteindraient la grandeur naturelle et 
qui serait tellement caractéristique, qu'on ne pour- 
rait se méprendre à son sujet. Dans l'été de 1874, il 
s'assure une femme approj)riée et obtient de son 
beau-frère lludolpli Leenholf de venir jxtser. 11 les 
emmène à Argenteuil. Là il les })lace l'un contre 
l'autre, dans un bateau, assis sur un banc, avec 
l'eau bleue, comme fond, et une des berges de la 
Seine, pour clore l'horizon. Il se met à les peindre, 
en plein soleil, sur une toile dun mètre cinquante 
de haut et un mètre quinze de large. Peindre ainsi 
deux personnages de grandeur naturelle, en main- 
tenant à chaque être et au paysage l'intensité de 
coloris que l'éclat du plein air leur donnait, était 
une tentative d'une extrême hardiesse. H fallait 
pour la mener à bien un homme, doué d'abord d'une 
vision particulière, puis habitué à réaliser sur la 
toile la juxta])osition des tons les plus tranchés. 

L'u'uvre terminée fut exposée, comme unique 
envoi, au Salon de 1875, sous le titre à' Argenteuil. 
Il s'était proposé de frapper un coup avec ce tableau. 
Il devait pleinement y réussir, mais non pas de la 
manière qu'il eût désirée. Quand il cherchait à 



1C6 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

attirer Tattention, c'était toujours avec Tespérance 
de captiver le public et la presse. Les déceptions ne 
le décourageaient point; après tant d'oeuvres mon- 
trées sans trouver le succès recherché, il pensait 
toujours qu'il en produirait d'autres qui le lui 
obtiendraient. 11 lui était arrivé une chance de ce 
genre avec le Bon Bock, mais par un concours excep- 
tionnel de circonstances heureuses. Maintenant 
qu'avec son ArgenteiiiL il se proposait de frapper 
un coup d'éclat, en mettant dans une œuvre, comme 
il Favait déjà fait, la marque de sa pleine originalité, 
la tentative, loin d'avoir le résultat favorable qu'il 
entrevoyait toujours, ne pouvait que soulever de 
nouveau l'hostilité que ses œuvres antérieures, pro- 
duites dans les mêmes données, avaient fait naître. 
C'est ce qui allait en etfet avoir lieu. h'Argniteuil 
devait être, avec le Déjeuner sur Vlierhe, YOlympia 
et le Balcon, celui de ses tableaux qui rencontrerait 
la désapprobation la plus violente et la plus uni- 
verselle. 

Une des particularités qui avaient le plus déplu 
chez Manet avait été sa manière de peindre en tons 
clairs juxtaposés. On n'avait vu tout d'abord dans 
cette pratique qu'un « bariolage », et l'iril habitué 
aux tableaux enveloppés d'ombre en avait été offensé. 
Cependant, depuis plus de dix ans qu'il persistait à 
se produire aux Salons, et qu'il y revenait toujours 



LE PLELN AIR 167 

le même, on avait fini par le tolérer. On avait môme 
été jusqu'à accepter celles de ses œuvres conçues 
dans une gamme de couleurs moins vivo que les 
autres. En outre, sans qu'on s'en rendît com|)te, par 
la seule puissance du vrai sur le convenu, du naïf sur 
l'artificiel, cette manière tant abhorrée d'appliquer 
les tons clairs sans ombres intermédiaires exerçait 
son influence et l'école française commençait à sup- 
primer les ombres opaques, pour aller vers le clair. 
Ainsi l'accoutumance venue d'une part, et de l'autre 
un cliangement général se produisant, il se trouvait 
que l'art de Manet ne frappait plus par un air 
d'absolue étrangeté , qu'il n'était plus considéré 
comme entièrement en dehors des règles. Si on 
n'allait point encore jusqu'à l'accepter tout à fait, 
au moins on s'y habituait, dans une certaine limite. 
Mais voilà qu'avec cet Argenteiùl peint en plein air, 
Manet accentuait tellement sa manière, qu'il se 
remettait vis-à-vis des autres dans l'état de sépara- 
tion absolue, oi^i il s'était trouvé à l'origine. L'éclat 
des tons se trouvait porté, par le fait d'un tableau 
peint en plein air, à un tel degré d'acuité, qu'il 
dépassait de beaucoup tout ce que les tableaux peints 
dans la lumière atténuée de l'atelier avaient laissé 
voir. Le gain que Manet avait pu faire, par l'accou- 
tumance où l'on était entré avec ses tableaux d'atelier, 
était donc perdu pour ceux du plein air. 



168 I1I5T0IIΠD'EDOUARD MANET 

Aussi revoyait-on devant Y Argenté tril ces attrou- 
pements bruyants qui s'étaient produits devant le 
Déjeuner sia- f herbe et YOlf/?npia.Véclâi du plein 
air oITusquait. Les spectateurs le trouvaient intolé- 
rable. Leurs yeux ne pouvaient le supporter. Un 
eiïet exaspérait par-dessus tout : l'eau de la Seine 
peinte d'un bleu intense. Il est pourtant certain que 
l'eau limpide et profonde d'une rivière, frappée, 
dans certaines conditions, par le soleil, laissera voir 
des tons d'un tel bleu, que la palette la plus riche 
ne pourra pleinement les rendre. Manet ayant peint 
la Seine à Argenteuil par un soleil ardent avait eu 
beau s'elforcer, l'eau bleue de son tableau avait dû 
rester, comme éclat, au-dessous de la réalité. Mais 
le public et les critiques n'étaient à même d'entrer 
dans aucune de ces considérations. Cette ean bleue 
leur causait une sorle de soulTrance physique, elle 
les aveuglait. Devairt le Balcon de 1869, tout le 
monde s'était récrié. Avait-on jamais vu un balcon 
vert! Maintenant tout le monde se soulevait contre 
l'eau de Y Argenteuil . Avait- on jamais vu de l'eau 
bleue dans une rivière ! 

Il était vrai qu'on n'avait jamais vu apparaître, 
dans un tableau du Salon et même dans aucun autre 
tableau n'importe où, de l'eau bleue, peinte avec une 
t(;lle intensité de coloris, puisque personne, excepte 
les Impressionnistes, ne s'était encore avisé d'aller 



LE PLEIN AIIl 169 

piùndre eu plein soleil, dirccteiiienl devant la na- 
ture. Manet s'élant livré à une lenlalive originale 
el ayant travaillé dans des conditions encore incon- 
nues devait par cela même .'produire une œuvre 
douée de caractères qui la diflerencieraient de 
toutes les aulres. C'est précisément parce (ju'il en 
était ainsi qu'elle eût du être louée ou au moins 
prise en considération, comme hors de la banalité 
et du pastiche, qui sont la mort de l'art. Mais au 
contraire le j)ublic en art, comme en toutes choses, 
n'aime (\uq les voies battues, commodes à sa non- 
chalance. Jl est d'instinct l'ennemi des nouveautés, 
(k't Arç/enteui/^ vu au Salon comme une œuvre sans 
précédent, dé[)laisait donc par cela même <à tout le 
monde. 

Le tableau qui, par sa tonalité générale, soulevait 
l'hostilité, ne gagnait rien, lorsque les deux person- 
nages qui y figuraient étaient considérés à part. 
D'abord .on les déclarait laids et vulgaires. Et puis! 
que faisaient-ils assis sur un banc, dans ce bateau? 
Ils manquaient peut-être de raffinement, mais les 
canotiers qui vont, les hommes en tricot, les femmes 
en robes multicolores, s'amuser sur l'eau, n'ont 
jamais appartenu à l'élite sociale. D'ailleurs ils 
étaient assis dans le bateau, pour n'y rien faire autre 
chose que d'y être assis. C'était la question posée, ^à 
l'occasion du Chemin de fer, l'année précédente, où 



170 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

une femme et une petite fille avaient été représen- 
tées sans se livrer à aucune mimique particulière, 
simplement pour offrir deux figures à peindre. Le 
public insensible aux arrangements picturaux en 
eux-mêmes, qui demande toujours aux personnages 
d'un tableau d'accomplir une action bien déter- 
minée, avait trouvé, en 1874, les femmes dû Chemin 
de fer « incompréhensibles », et il jugeait, en 1875, 
étranges et méprisables les canotiers de VÂrgenteiiU, 
dans la simplicité de leur pose et de leur habille- 
ment. 

En peignant son Argenteiiil, Manet avait repré- 
senté un côté de la vie parisienne, qui a presque 
entièrement disparu. Avant que la bicyclette ne lût 
connue, le canotage, les jours fériés, dans la belle 
saison, formait l'amusement d'une partie de la jeu- 
nesse. Argenteuil, Asnières, Bougival, voyaient ac- 
courir des bandes de jeunes gens des deux sexes qui, 
après avoir prodigué leurs forces à ramer sur l'eau, 
finissaient la journée par un festin au cabaret et un 
bal champêtre. La bicyclette a mis fin à ces divertis- 
sements; ceux qui s'y fussent autrefois adonnés se 
dispersent maintenant sur les routes. Les canotiers 
venaient de mondes différents, mais les femmes 
qu'ils emmenaient avec eux n'appartenaient qu'à la 
classe des femmes de plaisir de moyenne condition. 
Celle de YAvgetiteuil est de cet ordre. Or comme 



I.E IM.EIN Mï\ 17 1 

Manot, serrant la vie d'aussi près que possible, ne 
mettait jamais sur le visage d'un être autre chose que 
ce que sa nature comportait, il a représenté celle 
femme du canotage, avec sa ligure banale, assise 
oisive et paresseuse. Il a bien rendu la grue que 
l'observation de la vie lui offrait. Il a encore peint un 
type analogue dans son tableau la Prune. Une femme, 
de celles qui attendent dans les cafés la rencontre à 
venir, accoudée sur une table, regarde l'œil vague, 
devant elle, dans le néant de sa pensée. 

Après avoir peint dans VArgenleuil la vie à peu 
près disparue du canotage, Manet devait peindre, 
dans la Servante de Bocks, la vie, qui survenait alors 
et cjui s'est depuis fort développée, du cabaret à chan- 
sons. On avait ouvert, sur le boulevard de Clichy, 
un établissement de cet ordre, appelé de Reichshof- 
fen, où la bière était apportée par des servantes. 
Manet avait remarqué le mouvement des servantes 
qui, en posant d'une main un bock sur la table, 
devant le consommateur, savaient en tenir plusieurs 
de l'autre, sans laisser tomber la bière. Voulant 
peindre une de ces filles à l'œuvre, il s'interdit de 
prendre, pour poser, un modèle quelconque, il lui 
fallait la fille même. 11 est de ces mouvements que 
seule une longue pratique a pu enseigner. Millet a 
peint une enfourneuse, une villageoise introduisant 
une miche dans un four, et il l'a peinte en indiquant 



172 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

avec justesse la saccade des deux bras et du dos 
qu'elle fait, pour détacher sa miche de la pelle qui 
la supporte et ï enfoncer dans le four. Tous les 
modèles de la terre n'auraient pu donner à Millet 
son enfourneuse. 11 lui a fallu pour l'obtenir trouver 
une Yillageoise d'entre les villageoises, qui eût, 
toute sa vie, pétri et enfourné du pain. Désireux 
de peindre une servante de bocks, dans l'exercice si 
l'on peut dire de sa virtuosité, Manet s'adressa à 
celle du café qui lui parut la plus experte. Cette fille 
flairant l'aubaine affecta des scrupules et déclara 
qu'elle n'irait poser dans son atelier qu'accompagnée 
d'un « protecteur ». 11 dut en passer par là et les 
payer grassement tous les deux pendant qu'il exécu- 
tait son tableau. Le protecteur se trouva être un 
iirand diable en blouse. 11 l'a représenté, accoudé 
sur une table, la pipe à la bouche, tandis que la ser- 
vante pose un bock près de lui, de son geste parti- 
culier. 

Le soulèvement causé au Salon de 1873 par 
YArgenteiiil avait été si violent, qu'il était presque 
venu remettre Manet dans la situation de réprouvé 
du début. 11 conservait, il est vrai, pour le défendre, 
un groupe d'artistes, d'hommes de lettres, d'amis et 
de partisans qui lui avaient manqué autrefois. Mais 
leur voix qui pouvait être entendue, lorsque la ré- 
probation faiblissait ou cessait même, comme à 



LE PLEl.N AIR 173 

Foccasion du Bon Bock, était étouiréo Iors([uo, couinio 
dans le cas de VArgenteuil, elle se déchaînait en 
tempête. Alors les ennemis avaient beau jeu et 
c'était par fortune qu'un ami comme M. Jules de 
Marthold parvenait à présenter une vigoureuse dé- 
fense de l'art de Manet, dans un j-ournal où il était 
rédacteur. La presse autrement ne s'ouvrait qu'aux 
railleries, aux caricatures, aux insultes et Manet, 
qui avait pensé qu'avec son essai de plein air, il 
parviendrait peut-être à captiver le public, se voyait 
de nouveau déçu et rejeté en plein combat. 

11 ne se décourageait jamais. L'insuccès de l-lr- 
genteuil, loin de le faire renonciu' à la peinture de 
plein air, ne fut qu'un stimulant pour l'y attacher. 
Il lui donnera donc maintenant, jusqu'à la lin, une 
place tout à fait régulière dans son œuvre. 11 l'en- 
tremêlera systématiquement avec celle de l'alclier. 
Il avait, en même temps que VArgenleidl, peint un 
autre tableau de plein air. En bateau, qu'il devait 
exposer au Salon de 1879, et étant allé en 1875 
faire un voyage à Venise, il en rapporta deux toiles 
de plein air. Le motif lui avait été fourni par les 
poteaux de couleurs vives, placés sur les canaux, 
devant la porte d'eau de certains palais. 

En 1873, l'été, il peint dans un jardin le Linge, 
pourTexposer comme suite à VArgenteuil. 11 l'envoie, 
en effet, avec un autre tableau, YAriisle, peint à 



174 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

l'atelier, au Salon de 1876, mais le Juiy les refusa. 
Voilà donc que, tout à coup, après huit ans, le jury 
revenait à son ancienne rigueur et se remettait à 
frapper Manet d'ostracisme. Le refus du jury, en 
1876, se produisait comme la conséquence du sou- 
lèvement du public et de la presse contre VArgen- 
teuil de 1873, de même que le refus du jury, en 
1866, avait été la conséquence du soulèvement de 
l'opinion contre YOlympia de 1865. Le jury était 
fondamentalement hostile à Manet ; les peintres qui 
le composaient, alors ancrés dans la tradition et 
l'observance des vieilles règles, ne voyaient en lui 
qu'un révolté, à frapper le plus possible. Du moment 
qu'on ne voulait point admettre que le Salon fût un 
lieu, où l'originalité, comme suprême condition de 
tout art vivant, dût être la bienvenue, qu'on consi- 
dérait au contraire qu'on ne devait y être reçu qu'en 
se soumettant aux préceptes inculqués, le jury ne 
pouvait que traiter Manet en réprouvé. Ses membres 
mettaient donc à profit, pour l'exclure, l'insuccès de 
son Argenteuil et ils le faisaient d'autant mieux que 
cette apparition de la peinture en plein air leur 
semblait devoir renverser tout ce qui restait encore 
debout du grand art traditionnel, tel qu'ils le con- 
cevaient. 

Comment auraient-ils pu se refuser la satisfaction 
de frapper Manet! Mais cet homme, à leurs yeux, 



LE PLEIN AIR 175 

était iiii monstre qui, alors qu'on lui faisait des 
concessions, qu'on commençait à tolérer ses dépor- 
tements, loin de s'assagir, reparlait de plus belle et 
se déchaînait aux extrêmes. Il était d'abord venu 
comme saccager le grand art du nu • avec son 
Déjeuner sur f herbe et son Olympia; il avait rejeté 
les règles enseignées de marier l'ombre avec les 
clairs, pour peindre par tons vifs juxtaposés. Voilà 
que depuis dix ans, cette manière, réapparaissant, 
commençait à agir sur les jeunes peintres, pour les 
débaucher, les éloigner de la sage tradition et par 
surcroît son auteur en arrivait maintenant, avec la 
peinture du plein air, à des outrances non soup- 
çonnées, des scènes fixées directement devant la 
nature, le soleil ardent, l'eau bleue, les arbres verts, 
les multicolores habillements mis côte h côte, pour 
aveugler les gens et leur faire sans doute bientôt 
considérer les autres toiles du Salon, avec leurs 
ombres traditionnelles, comme des productions du 
Tartare. 11 avait, en outre, engendré d'autres 
monstres, les Impressionnistes, qui rapportaient de 
la campagne des tableaux, oii chaque jour ils sur- 
haussaient l'éclat des tons. Enfin, la réprobation de 
la presse et du public s'étant produite en I8T0 
comme pour les soutenir, ils reprenaient leur rôle de 
défenseurs de la tradition et de protecteurs des 
règles, en fermant de nouveau le Salon à Manet. 



ITtJ HISTOIHE DEDOLARD MANET 

Les deux tableaux refusés, le Linge et Y Arliste, 
étaient des œuvres puissantes. Le Linge représen- 
tait une femme au milieu d'un jardin, vêtue d'une 
robe bleue. Elle était occupée à laver du linge dans 
un baquet, sur lequel un enfant debout s'appuyait 
des mains. Les effets de coloris étaient produits par 
la robe bleue de la femme, les grandes plantes 
vertes du jardin et des linges blancs, tendus sur des 
cordes. C'est dans cet assemblage que Manet avait 
réalisé la juxtaposition de tons vifs, demandée aux 
extrêmes ressources de sa palette, qui, analogues 
aux audaces de YArgenicuii, avaient fait refuser le 
tableau. 

Mais pour que le jury étendit ses rigueurs à l'au- 
tre, à VArtisle, il fallait qu'il fût réellement dési- 
reux de montrer toute sa colère, car celui-là, peint 
dans l'atelier, restait conforme à la donnée ordi- 
naire de Manet, que les jurys, en recevant depuis 
des années ses tableaux, avaient par là même 
comme acceptée. C'était un portrait en pied du gra- 
veur Desboutins, vu de face, bourrant sa pipe, peint 
tout entier dans les gris, sans l'introduction de ces 
couleurs variées, capables d'offusquer. Il était plein 
d'air et de lumière et si, dans l'exécution de certaines 
parties, on voyait les touches et les indications sans 
fini précieux propres à Manet, ces particularités 
semblaient au moins à leur place, dans une onivre 




LES BOTT I NES 



LE PLEIN AIK 177 

de grandes dimensions, où le personnage se déta- 
chait comme un bloc. 

Manet, exclu du Salon, résolut de montrer ses 
tableaux dans son atelier. Il adressa des lettres à la 
presse, aux artistes, aux amateurs, aux hommes du 
monde, pour qu'ils vinssent les voir et les juger. Il 
plaça près d'eux un registre où les visiteurs purent 
écrire. Les remarques et les observations les plus 
diverses y furent consignées, quelques-unes sau- 
grenues, beaucoup d'autres, où les gens, gardant 
naturellement l'anonyme, laissaient voir, par des 
grossièretés, combien élait encore profonde Ihoslilité 
contre l'artiste. Mais les amis et les partisans purent 
exprimer de leur côté leur approbation et leurs 
louanges. Manet était si connu, ses productions 
soulevaient d'abord une telle curiosité, on était si 
bien habitué à s'échauffer à son sujet, que l'exposi- 
tion particulière de ses tableaux fit du bruit. Elle 
devint un événement parisien. 11 fut de mode de 
visiter son atelier. De telle sorte que le refus du 
jury n'atteignit pas le résultat d'étouffement que ses 
auteurs s'en étaient promis. Les œuvres refusées, 
si elles échappèrent à la foule qui se bouscule aux 
Salons, furent en définitive vues de l'élite, qui 
s'intéresse aux choses d'art. 

La presse, il faut lui rendre cette justice, prit d'ail- 
leurs presque entièrement parti pour Manet contre 



178 HISTOIRE D'ÉDOIAUD MANET 

le jury. Ces journalistes mômes qui, au précédent 
Salon, avait témoigné de leur mépris pour YArc/e?!- 
tciiil et qui maintenant encore, en présence des 
œuvres montrées dans l'atelier, n'avaient que des 
critiques à exprimer, s'élevaient cependant contre 
l'ostracisme dont leur auteur était l'objet. On trou- 
vait qu'un homme depuis si longtemps sur la brèche, 
déployant une telle volonté de travail, devait avoir 
le droit de se produire. Le jury abusait, pensait-on, 
de ses pouvoirs en le mettant en interdit. Qu'on le 
laissât donc exposer! Ce serait ensuite à la presse 
et au public à faire justice de ses erreurs. Tous 
s'étaient du reste acquittés de cette mission, en le 
poursuivant sans relâche de leurs sévérités. C'est 
pourquoi, après l'avoir si longtemps malmené, c'eût 
été un manque de générosité, que de venir main- 
tenant approuver qu'on lui fermât le Salon. De 
telle sorte que le soulèvement causé par VArgenteuil^ 
sur lequel le jury s'était comme appuyé pour frapper 
Manet, n'amenait point l'approbation de son acte 
qu'il s'était promise. Et puis, comme on se déran- 
geait pour aller voir les tableaux dans l'atelier, 
le jury, moralement blâmé pour sa sévérité, n'en 
obtenait môme pas l'avantage de pouvoir soustraire 
aux regards les audaces jugées démoralisanles du 
peintre. 

Manet se sentit donc assez défendu pour croire que 



LE PLEIN AIR 179 

les refus subis en 1876 ne se renouvelleraient pas 
en 1877. Malgré cela, pour se rouvrir avec cerlitudc 
le Salon, il tint un certain compte des répulsions du 
jury, en ne présentant point cette fois-ci d'œuvre de 
plein air, mais en envoyant deux tableaux peints 
dans l'atelier. Le jury ne pouvait dès lors songer à 
renouveler ses refus et les tableaux furent déclarés 
admis. L'un d'eux fut cependant ensuite éliminé, à 
cause du sujet considéré comme trop libre. 

Le taliloau éliminé avait pour titre Nana, d'après 
le roman d'Emile Zola. Il représentait une jeune 
femme à sa toilette, en corset et en jupon, à même 
de se pomponner. Jusque-là il n'offrait rien qui pût 
effaroucher et c'était un personnage accessoire qui, 
en lui donnant sa signilication, avait amené le 
jury à l'exclure. Manet avait peint, sur un cùté 
de la toile, contemplant la toilette de la jeune 
femme, un monsieur en habit noir, assis le chapeau 
sur la tête. Par ce personnage et le détail du chapeau, 
la femme était déterminée; sans qu'on eût besoin 
d'explications, on voyait qu'on avait affaire à une 
courtisane. Manet qui voulait peindre la vie sous 
tous ses aspects, qui cherchait à la rendre la plus 
vraie possible, avait trouvé moyen, par l'introduc- 
tion auprès d'une femme d'un personnage masculin 
d'ailleurs inactif, d'établir un intérieur de courti- 
sane. C'était un des cotés de la vie de plaisir qu'il 



180 HISTUIUE DKDÛIAHD MANET 

rendait, mais à l'iiido dun artifice si simple et si 
tranquille, que lensemble n'avait rien d'oiFensanl. 
On avait devant soi une œuvre d'art à juger uni- 
quement comme telle et à ceux qui eussent voulu la 
considérer d'un autre point de vue, on pouvait dire : 
Honni soit qui mal y pense. Car jamais Manet n'a 
fait autre chose que de peindre, sans sous-entendu, 
les scènes conçues franchement, pour exister comme 
œuvres d'art. (Juand on a voulu trouver dans son 
D('j('un(>r sur l' herbe, dans son Olympia ou dans sa 
Nana certaines intentions, ce sont simplement les 
accusateurs qui tiraient d'eux l'idée malsaine qu'il 
n'avait jamais eue. Lorsqu'on compare en particulier 
cette Nana aux nombreuses représentations de 
Joseph et de Putiphar, de Suzanne et des vieillards, 
de Nymphes et de Satyres, peintes par les grands 
maîtres et placées dans les musées, on reconnaît 
qu'elle est à côté d'une réserve parfaite. Mais le temps 
est encore ici un élément essentiel. Après la mort 
de leurs auteurs, les audaces s'apaisent et se font 
accepter, tandis que l'exposition tranquille de simples 
réalités, au moment où elle se produit, [)arait offen- 
sante. Toujours est-il que le jury du Salon de 1877 
se refusait à montrer une courtisane, qu'on eût pu 
prendre pour une vertu, en comparaison de certaines 
dames tenues dans les musées. 11 est présumable 
aussi que le Jury, qui tant de fois avait repoussé 



I.E l'IJ-IN Aili 181 

>[anet, n'y regardait pas »lo si près et que Nana lui 
oITrantun molif de refus à laire valoir, il s emprcs- 
--ait de le saisir, pour bannir un de ses tableaux d»> 
plus. L'autre envoi au Salon et celui-là exposé élail 
le Pui'LraU de M. Fanrc, dans le rôle d'flamlcL 

M. Fauie, Ijarytou, (Uait alors le ebanleur le plus 
en lenom du Grand-()j>éra. 11 avait noué des rel;i- 
lions d'amilié avec Manet. 11 fréquentait son atcdier 
et, grand collectionneur, était devenu, après M. I)u- 
rand-Ruel, le principal acheteur de ses tableaux. 
Manet l'avait représenté dans le rùle d'Hamlet. de 
l'opéra du même nom d'Ambroise Thonuis. C'était la 
seconde fois (ju'il |)eignait un Hamlct. Les deux 
n'ont aucune lessemblance. On est surpris d'aboid, 
(ju'un même rùle puisse fournir deux lypes aussi 
dissemblables. Mais lorsqu'on oljserve directement 
la vie on découvre une grande multiplicité d'aspects, 
sous des formes où l'on aurait d'abord pu soupçonner 
l'uniformité. Les llamlet peints par Manet, person- 
nifiés par deux acteurs ditTérenls, engagés dans des 
genres différents, n'ont donc pu se ressembler. Le 
premier, peint en 1806, sous le nom de VAclei/r Ira- 
f/ique, représentait Rouvière qui. en elTet, acteur 
tragique, faisant surtout ressortir dans ses rôles le 
côté farouche, avait amené Manet à peindre un 
llamlet ténébreux, porté à la vengeance. Le second, 
celui de celte année, représentait au contraire Faure. 

10 



182 HISTOIRE D'EDOUAUD MANET 

qui, ayant à chanter la musique d'Ambroise Thomas 
et à se faire entendre dans une immense salle 
d'Opéra, s'offrait sans caractère dramatique saillant 
et ne pouvait donner, ce que Manet avait on olTet 
mis sur la toile, qu'un Hamlet à l'aspect de virtuose. 
Par exception, les deux tableaux envoyés au Salon 
de 1877 montraient des types empruntés à la litté- 
rature, l'un à une tragédie de Shakespeare, l'autre 
à un roman de Zola. Mais avec eux Manet n'était 
point remonté jusqu'à l'œuvre littéraire, pour y 
chercher le caractère original, que les auteurs 
avaient eux-mêmes voulu donner à leurs héros. Il 
s'était arrêté en route, en prenant, pour les peindre, 
des êtres vivants doués d'une physionomie propre.. 
On voit par là que, contrairement aux romantiques 
et en particulier à Delacroix, il ne concevait point 
son art de la peinture comme devant se conformer à 
des œuvres littéraires, pour en devenir une explica- 
tion ou une illustration. Ses Hamlet ne sont donc 
point de Shakespeare, pas plus que sa Nana n'est de 
Zola. Dans le cas de ses Hamlet, il ne s'est point 
demandé quel était le type réellement créé par 
l'imagination de Shakespeare pour le rendre, il a 
peint deux êtres spéciaux, que lui olVraient deux 
acteuré distincts, posant devant lui. De môme que 
dans sa Nana, il a peint le modèle qu'une courti- 
sane réelle lui fournissait, sans s'attacher à person- 



LE PI.KIX AIK 18:^ 

nifier exaclement la création du roman, et aussi 
reconnaît-on que sa ^'ana et celle de Zola sont deux 
femmes difTérentes. 

En 1878 comme en 1807, il devait y avoir une 
Exposition universelle ou, à côté de l'Industrie, on 
ferait une place aux îîeaux-Arts. Manet cette année-là 
n'envoya rien au Salon, mais désireux d'apparaître 
à la plus importante des expositions, il y présenta 
des œuvres. Elles furent refusées. En 1878, comme 
en 18(37, il voyait donc l'Exposition universelle se 
fermer pour lui. ('/était un jury spécial qui choisis- 
sait les tableaux à exposer, mais il se recrutait parmi 
les mêmes peintres vieillis dans le respect des règles, 
qui formaient les jurys des Salons annuels. (3r tous 
ceux-là qui, pleins de la croyance qu'ils devaient 
défendre la tradition, avaient autant que possible 
fermé les pcvrtes des Salons à Manet, s'ils avaient 
enfin été contraints par la force des choses de les 
lui ouvrir, se rejetaient sur l'Exjxjsition universelle, 
comme sur un exceptionnel retranchement, pour 
l'en tenir à l'écart et l'empêcher de se produire. 

Manet frappé ainsi, pour la seconde fois, dans une 
occasion exceptionnelle, eut la pensée de recourir à 
une exposition particulière, comme il l'avait fait 
en 1867. Il rechercha un local et il rédigea même le 
catalogue des o'uvres à montrer, qui comprenait 
cent numéros. Puis il renonça à son projet. Il fut 



184- HISTOIIIE DEDOUARD MA>ET 

sans doiilc amené à s'aljstenir ainsi, par la pensée 
qu'après l'énorme attention qui s'était portée sur ses 
a'iivres aux Salons, elles étaient assez connues pour 
qu'il put se dispenser de les montrer à nouveau. 
l'ne autre cause, qui aussi l'arrêta, fut les frais 
considérables qu'une exposition à part eût amenés 
el ([u'il ne pouvait encoui'ir. 11 continuait à ne 
vendre de tableaux que de loin en loin, à des prix 
fort minimes, et ses ressources limitées ne lui 
permettaient pas de répéter la dépense d'une installa- 
tion spéciale, analogue à celle de 1807. 

Cependant le refus éprouvé par Manet en 1878 à 
l'Exposition universelle, après celui de 1876 au 
Salon, avait soulevé de nombreuses protestations 
dans la presse et chez les artistes. On pouvait 
s'apercevoir ainsi que toujours méprisé par le public 
dans son ensemble, il gagnait du lerra-in parmi une 
élite. Le nombre de ses partisans et de ses défen- 
seurs s'accroissait, de telle sorte que le jury qui le 
condamnait avait à subir de fortes attaques et que 
même ses membres se voyaient individuellement 
pris à partie et recevaient à leur tour des injures. 
Aussi, se sentant de plus en plus soutenu, renonça- 
l-il, en se présentant au Salon de 1879, à ces ména- 
gements qu'il avait cru dfvoir observer au Sab)u 
de 1877, après le refus de 187(i. 11 avait alors écarté 
les tableaux de plein air, qui olfusquaicMit particii- 



LE PLEIN A m 18:i 

lièrement, pour iTenvoyor que (les toiles peintes 
dans Fatclier. Mais en 1879 il revient à la charge 
sans faire de concessions; il soumet au jury d'cxanioii 
deux toiles, l'une Eu bateau, un plein air, l'autre 
l)ans: la serre, qui tout en ayant élé peinte en lieu 
couvert, offrait cependant des tous très vifs. Les 
deux furent reçues. 

En bateau avait éh' peinL en 1874, avec YArgen- 
ieu'iL mais dans une gamme de tons moins violenle. 
On n'y trouvait pas de d(Uail aussi hardi que Teau 
hleue, mise comme fond à VArgenteuil. Le person- 
nage principal, un canotier, tenait le gouvernail du 
bateau, vêtu d'un maillot hlanc. Il s'iiarmonisait 
bien avec l'eau de lu rivière d'un gris azur. Le 
tableau, relativement calme, s'il ne parvenait à 
recueillir l'approbation. j)assait au moins sans sou- 
](;ver une trop gi'ande hostilité. Dans la serre déplai- 
s.iit au même tilre que loules les œuvres de Manet, 
oii se voyaient des tons variés et des couleurs vives. 
Deux personnages, ime jeune femme et un jeune 
homme, s'y détachaient sur les plantes vertes d'une 
serre. La jeune femme était assise, étendue sur un 
banc ; le jeune homme, accoudé sur le dossier du 
banc, causait tranquillement avec elle. La scène 
s'offrait pleine de charme, mais comme le fond était 
formé par les plantes vertes peintes dans tout leur 
('clat, le public, selon son habitude en semblable 

10. 



186 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

circonstance, déclarait Farrangoment criard, et ses 
pauvres yeux s'en trouvaient otTusqués. 

Manet avait fait poser, pour son couple, un jeune 
ménage, M. et M™*" Guillemet, amis de sa famille. 
La femme, une jolie personne très élégante, était 
connue pour le bon goût de ses toilettes. Aussi pou- 
vant disposer d'un tel modèle avait-il su en profiler. 
On lui reprochait de ne peindre que des femmes 
vulgaires, mal habillées, et il ne pouvait oublier que 
son Balcon, de 1869, avait subi les railleries impi- 
toyables, parce qu'on avait jugé que les dames qui 
s'y montraient étaient aflreusemcnt fagotées. Ayant 
à peindre cette fois-ci une élégante, il s'est étudié à 
maintenir à la robe ses plis reclilignes et sa coupe 
irréprochable, avec autant de soin que s'il eût Ira- 
A'aillé pour un journal de modes. M""' Guillemet 
portait des chapeaux ravissants, qui excilaient d'au- 
tant plus la curiosité, qu'on savait (|u'elle les faisait, 
elle-même. Manet sest appliqué en ami sur son 
chapeau, encore plus que sur sa robe. Il l'a rendu 
de telle sorte qu'aucune femme ne saurait man- 
quer de le trouver à son goût. 11 a repris Farran- 
gement de plantes vertes, mis comme fond à son 
tableau Da)is la Serre, pour l'introduire dans une 
composition où sa femme, vêtue de gris, est repré- 
sentée assise elle aussi sur un banc. Il a encore peint, 
dans le môme temps, se détachant sur un fond de 



LE PLEIN AIR 187 

plantes vertes, mais cette fois assise dans un fau- 
teuil, une jeune femme vêtue de noir, qui lient un 
éventail déployé. 

A ce moment, en 1879, Manet, au commet de sa 
carrière, avait atteint le genre de renom qui devait 
lui appartenir de son vivant. C'était un des hommes 
les plus en vue de Paris. Tout le monde savait (|ui il 
était. Mais dans la masse du peuple et même dans 
cette foule restreinte qu'on appelle le Tout Paris, il 
demeurait inc(»nipris. On ne voyait toujours en lui 
qu'un artiste outré, violent, sans les qualités des 
vrais maîtres et, en définitive, il restait presque le 
réprouvé qu'il avait été à ses débuts. Une élite 
d'écrivains, de connaisseurs, d'artistes, de femmes 
distinguées, un noyau de disciples lui étaient venus, 
qui, sachant l'apprécier, lui témoignaient la plus 
vive amitié; il sentait que les jeunes artistes s'aban- 
donnaient en partie à son intluence. Mais ces avan- 
tages, dans un cercle restreint, ne le dédommageaient 
point du jugement que le peuple au dehors conti- 
nuait à élever contre lui. Il ne connaissait pas cette 
philosophie qui porte les gens à se satisfaire eux- 
mêmes de leur mérite, en méprisant l'opinion dés 
contemporains. Il avait eu dès l'abord conscience de 
sa valeur, il avait tout de suite vu qu'elle devrait 
être un jour universellement reconnue et faire mettre 
son œuvre an premier rang. Mais cette reconnais- 



188 UISTUIKE D'EDOUARD MANET 

sance qu'il se promettait toujours de voir venir 
reculait sans cesse, et chaque fois quelle s'éva- 
nouissait, il en éprouvait de la tristesse. Il com- 
prenait la vie d'artiste sous la forme de^ succès 
éclatants d'un Rubens. Les honneurs, les postes 
officiels, les distinctions des académies, l'entrée dans 
les Instituts, puisque ces choses existaient et étaient 
acquises à d'autres, lui semblaient à lui aussi son 
dû. Il souffrait de ne pouvoir les obtenir, alors que 
les autres s'en paraient sous ses yeux. 

Homme du monde, ayant le goût de la société, 
c'était pour lui un perpétuel agacement de voir, dans 
les salons, les sourires et les compliments des 
femmes, les hommages des hommes aller a ces 
artistes en renom qui le combattaient, l'expulsaient 
des expositions, accaparaient les honneurs, pendant 
que lui, traite en artiste inférieur, n'était goûté que 
pour les manières distinguées et l'esprit de conver- 
sation qu'on lui reconnaissait comme seule supé- 
riorité. Et puis! pendant (jue les autres encore arri- 
vaient à la richesse, il continuait d'empiler les toiles 
dans son atelier et, s'il en vendait de temps en 
temps, il n'en relirait (]ii(' des sommes minimes, 
qui lui permettaient tout juste de faire face aux 
iépenses de sa vie, tenue sur un pied modeste. 
Lorsqu'il travaillait, lorsqu'il était avec ses amis, 
son entrain naturel, son élasticité de tempérament 



LE PLEIN AIR i89 

le mainlenaient à l'élat d'homme gai, mais lors([ii"il 
se relrouYait dans le monde, lorsque les relus des 
jurys ou les injures et les railleries de la presse se 
reproduisaient, il en ressentait une très grande 
amertume. A mesure que les années s'»^coulaient. il 
devenait cet homme qui a eu certaines amhilions 
qu"il sait justifiées et qu'il croyait réalisables, etqui, 
à mesure qu'il les voit s'évanouir, éprouve une 
intime déception. 

Manet était un Parisien qui j)ersonniliail, portés 
à toute leur puissance, les sentiments et les habitudes 
des Parisiens. Il représentait, avec sa sensibilité 
d'artiste, ses penchants d'homme du monde, son 
besoin de sociabilité, le Parisien par les côtés de 
rallinement où il se distintiue, mais aussi où il 
arrive à un genre de vie presque arliliciel. Il ne 
pouvait donc vivre qu'à Paris et, en outre, il ne 
pouvait y vivre que d'une certaine manière. A 
l'époque où il apparaissait, ce qu'on appelait le iiou- 
levard, l'espace compris entre la rue Richelieu et la 
Chaussée-d'Antin, était depuis longtemps un lieu à 
part. Paris n'était point alors la ville envahie par 
les provinciaux et les étrangers, que les chemins de 
fer y versent aujourd'hui. Le Boulevard était encore 
libre de cohue, et, dans l'après-midi, une élite de 
gens, plus Parisiens que les autres, pouvait venir 
s'y rencontrer, s'y promener et y llàner. 11 y a eu 



190 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

trois ou quatre générations d'hommes de raffinement 
fixés au Boulevard, par des liens aussi puissants 
que ceux qui peuvent attacher certaines plantes au 
sol nécessaire à leur vie. Pour ces gens-là, respirer 
l'air du Boulevard était un hesoin et la nostalgie du 
Boulevard, par suite d'éloignement, devenait une 
maladie. Manetauraétéundes derniers représentants 
de cette manière d'être ; il sera resté un de ceux 
pour qui la fréquentation du Boulevard aura été une 
pratique de toute la vie. 

Il y avait sur le Boulevard un coin comme nul 
autre, une maison privilégiée, oîi les habitués 
étaient traditionnellement illustres, le café Tortoni, 
à l'angle de la rue Taitbout, Sa réputation remontait 
au premier empire, alors que Talleyrand l'avait 
choisi pour y dîner et s'y retrouver avec ses amis. 
Ensuite Alfred de Musset l'avait adopté et, quand il 
a montré dans Mardoche le jeune homme livré aux 
plaisirs de Paris, il le promène naturellement sur 
le Boulevard et il désigne le Boulevard en nommant 
Tortoni. 

Mardoche habil marron, en landau de louage, 
Pardevant Tortoni, passait en grand tapage. 

Après Musset, étaient venus Rossini et Théophile 
Gautier. Manet, comme enfant de Paris, était entré 
dans cette tradition. Dès l'origine, puis alors qu'il 



LE PLEIN AIR 191 

était le plus honni et repoussé, il allait faire sa visite 
quotidienne au Boulevard et sa station à Torloni. 
On y était hostile ou indifférent à son art. Aussi ne 
se trouvait-il point là comme artiste et, entre lui et 
les gens avec lesquels s'étaient nouées ces relations 
familières, qui naissent du coudoiement quotidien, 
il n'était question ni de son esthétique, ni de ses 
succès ou insuccès. Il revenait tous les jours, sim- 
plement comme Parisien, mù par le besoin de fouler 
le sol d'élection du vrai Parisien. 

Le iîoulevard, lieu de promenade tranquille, 
n'existe plus, il est devenu une grande rue cosmo- 
polite. Les théâtres, les brasseries, les banques, les 
maisons à spectacles, attirent les foules, qui ont noyé 
les élégants et les raffinés. Le café Tortoni, soumis 
à kl loi commune du changement et ne pouvant sur- 
vivre à la disparition de la société dont il était le 
centre, s'est fermé. 11 a été remplacé par une vul- 
gaire boutique, ^lais la maison subsiste, et je ne 
passe jamais auprès sans que Manet ne m'apparaisse. 
Je le revois assis devant le perron ou dans la salle en 
bas, ou encore déjeunant avec ses amis, au premier 
étage. Il reste ainsi dans le souvenir, comme un de 
ces anciens Parisiens sociables par-dessus tout. 



L'ŒUVIÎE GRAVÉE 



L'ŒUVRE GRAVEE 



L'œuvre gTavéo de Manot se compose principale- 
ment (l'eaux-fortes et de lithographies. Les eaux- 
fortes s'étendent de ses débuts à sa fin. Une des pra- 
niières, Silentiwn, marque son commencement; la 
dernière, Jeanne^ est de 1882. C/est entre les années 
1862 et 1867 qu'il s'est surtout montré fécond 
comme aquafortiste. Il est alors dans cette période 
oii il aime à faire poser des Espagnols, et un grand 
nombre de ses eaux-fortes est consacré à des motil's 
espagnols. 

Il apportait dans l'eau-forte cette coutume de ne 
point se répéter, qui était le fondement de son art. 



106 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

11 innovait sans cesse, môme quand il mettait sous 
la forme gravée des sujets déjà peints. Plusieurs de 
ses eaux-fortes reproduisent de ses tableaux h 
r huile, mais d'une manière très libre. On a ainsi 
deux eaux-fortes de VOh/inpia. en deux dimensions. 
Elles laissent voir entre elles des dilTérences et 
montrent également des variantes, sur le tableau 
original. La plus petite a été faite pour illustrer 
l'article d'Emile Zola de la Renue du XIX" siècle, 
léimprimé en brochure. Dans cette circonstance 
iManet, jaloux de soutenir l'éloge que Zola présentait 
de lui et de sou Oli/mpid^ s'est applique' à obtenir 
une grande précision de dessin et un rare fini des 
ii'ails de la pointe. 

Les planches de ses eaux-ibr(es ont été laissées 
dans des états très divers; quelques-unes ne pré- 
sentent que des esquisses ou même des indications 
de sujets cherchés, tandis que d'autres, comme 
Ijo/a (le Valence^ VEnfant àl'Épée, ont été très tra- 
vaillées. L'ensemble de l'œuvre comprend des repro- 
duclions de tableaux anciens, comme les Petits 
cavaliers, Y Infante Maryuerile, Philippe 7 Tde Vclas- 
quez; des reproductions de ses propres tableaux, 
comme le Hiireiir iraltsinthe. le (inmin au t-liirn, le 
Chanteur espagnol, Lola de Valence, V Acteur tra- 
gique, les Bulles de savon, Mlle V"** en costu)nr 
despada, le Liseur \ des c<>niposili(His originales. 



LOEUVUE GRAVEE 197 

comme Silenl'nnn, VO lalisqne couché.", la 'roilett(', 
la Convalescente] des portraits, comme ceux de Bau- 
delaire, d'Edgar Poe, de son père. 

Une de ses eaux-fortes à laquelle on est particu- 
lièrement ramené par le charme qui s'en dégage, 
Lola de Valence^ montre combien, (jiiand le sujet 
Ty portait, il savait user des ressources les plus sub- 
tiles de l'outil. Pendant longtemps ses œuvres gra- 
vées n'ont pourtant pas rencontré plus de faveur 
que ses tableaux. Elles étaient profondément 
dédaignées. Manet n'était, disait-on, qu'un artiste 
incomplet, dépourvu peut-être encore plus de 
science sur le terrain de la gravure (|uo sur celui de 
la peinture. Mais sur les deux, il avait au contraire 
étudié les maîtres et savait ce qu'on peut apprendre. 
Il aimait, à l'occasion, à disserter sur le mérite di-s 
aquafortistes ses devanciers. Ceux qu'il goûtait le 
mieux, vers lesquels il s'était surtout senti porté, 
étaient Canal et Goya. Dans l'eau-forte comme dans 
la peinture, il était donc allé d'instinct vers Venise 
et l'Espagne. 

Ce n'est pas que ses sujets espagnols du début, 
pas plus que ceux qui les ont suivis, aient été traités 
d'une manière qui rappelle les procédés, soit de 
Canal, soit de Goya. Il était trop foncièrement origi- 
nal pour avoir pu imiter les autres. Mais dans plu- 
sieurs de ses oniix -fortes, comme dans certains de 



•198 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

ses tableaux, il a aimé, de propos délibéré, à faire 
apparaître la réminiscence des devanciers ses favo- 
ris. C'est ainsi que sa Femme à la mantille a été 
exécutée, ouvertement, dans la manière de Goya. 
L'emprunt à un étranger était d'ailleurs, dans ce 
cas, de circonstance, car il s'agissait d'illustrer, sous 
une forme approprié^, un sonnet intitulé Fleur 
exotique, inséré dans la coUeclion des Sonnets et 
Eaux-fortes, publiée par Alphonse Lemerre en 1869, 
à laquelle les principaux poètes et artistes du temps 
avaient collaboré. L'eau-forte connue maintenant 
comme la Femme à la mantille s'est même d'abord 
appelée Fleur exotique et elle a été cataloguée sous 
ce titre à l'exposition posthume de Manet, à l'Ecole 
des Beaux-Arts, en 1884. Dans quelques-unes de 
ses eaux-fortes, particulièrement dans le Philosophe, 
il a introduit des traits en zigzag, rappelant la 
manière de Canal, qu'il trouvait spécialement 
souple et charmante. 

Les eaux-fortes détachées sont au nombre d'une 
cinquantaine. Il existe dans les collections, en 
France et aux États-Unis, quelques pièces ignorées 
et non décrites, et ce ne sera que lorsqu'on aura 
fait les recherches nécessaires, qu'un catalogue défi- 
nitif pourra être dressé. Les différentes eaux-fortes 
se trouvent en tirages et en épreuves de mérite fort 
divers, quelques-unes ont été trcspeu tirées et sont 



L'ŒUVRE GRAVÉE 199 

très rares. JXcuf pièces, tirées à cinquante exem- 
plaires, avec frontispice spécial, — guitare et cha- 
peau, — ont paru en albnm chez Cadart et Chevalier 
en 1874 : le Chanteiir espagnol^ les Gitanos, Lola de 
Valence, VHomme mort, les Petits cavaliers, le Ga- 
min au chien, la Petite fille, la Toilette, YInfante 
Marguerite. 

Les lithographies sont moins nombreuses que h^s 
eaux-fortes, on n'en compte pas plus de douze : 
Lola (le Valence et la Plainte Moresque, comme fron- 
tispices à des œuvres musicales, le Gamin au chien, 
le Rendez-vous de chats, les deux Portraits de M^^" Mo- 
risoty Course à Long champ, le Ballon, V Exécution de 
Maximilien, la Guerre civile, la Barricade, Polichi- 
nelle. A ranger à la suite des lithographies des des- 
sins, reportés sur pierre et tirés comme lithogra- 
phies : deux pièces, Au Café, et une pièce, Au 
Paradis (Des spectateurs au théâtre). 

Il a donné à une publication spéciale, Y Auto- 
graphe, du 2 avril 186o, une page de croquis, où se 
voient le Buveur d'eau, un danseur et une danseuse 
espagnols et la tête de Lola de Valence, et a la môme 
publication, en t867, trois croquis, la tète du Buveur 
d'absinthe, la malade et le torero mort. 

La lithographie du Rendez-vous de chats, de grand 
format, a été faite en 1868, pour être collée au milieu 
d'une affiche annonçant le livre de Cliampfleury sur 



200 HISTOIRE DEDOLAUIJ M.\>'1:ï 

les chats. Avant do l'oxéeuter Maiiet avait combiné 
son sujet, sous la forme d'une gouache, avec la 
pensf'e d'arriver à frapper les passants. 11 avait donc 
placé un cliat noir à coté d'une chatte blanche. Tous 
les deux déroulent une longue queue dans l'espace; 
ils s'ébattent sur les toits; dans le fond, des tuyaux 
de cheminée correspondent au chat noir et la lune 
blanche et vermeille, à travers les nuages, forme 
une sorte de complémeni à la chatte blanche. 11 
s'était fort diverti à cette fantaisie. Il avait promis à 
Champlleury qu'elle attirerait les regards. Il ne 
lavait pas trompé. A cette époque l'affiche illustrée 
à personnages, qui s'est tant répandue depuis, de- 
meurait presque inconnue, l'affichage d'un motif 
dessiné était une nouveauté. Les passants s'attrou- 
pèrent donc devant ces chats. Ils les regardaient 
étonn('s. Beaucoup se fàcliai(Mit. persuadés que Manet 
avait voulu se moquer d'eux. On revoyait ainsi, 
dans la rue, devant son affiche, le soulèvement qu'on 
a\ait vu aux Salons devant certains de ses tableaux, 
('ette litbograpliie, tirée à de nombreux exem- 
plaires, s'est perdue sur les murailles ; elle est 
devenue comme introuvable, au grand désespoir des 
cDllectionneurs. Une gravure sur bois, faite d'après 
le molif du Reîidez-voKS de chats, a été introduite 
dans le livre môme de Champfleury, les Chats. . 
Les portraits lithographies de M"' Morisot, sous 








JEANNE 



LOELVIIE GHAVÉE 201 

doux formes tlitTérenlcs, au irait et en plein, ont été 
exécutés d'après un tahleau à l'huile. 

La Guerre civiir et la Harriccu/e rappellent la 
bataille qui a eu lieu dans les rues de Paris, à la 
tin de mai 1871, entre les gardes nationaux fédérés 
et l'armée de Versailles. La Guerre civile donne en 
particulier l'imafie traffique d'un garde national 
mort, abandonné le long dune barricade déman- 
telée. La scène n.i point été composée. Manet 
l'avait réellement vue, à l'angle de la rue de 
l'Arcade et du boulevard ^Ldeslierbes; il en avait 
pris un croquis sur place. 

Le Polichinelle, avec variantes, est d'abord apparu 
en aquarelle, puis dans le tableau à l'huile exposé 
au Salon de 1874. 11 a enlin été répété sons la forme 
de lilliograpliie coloriée, 'l'héodore de lîanville ht, 
pour celte dernière, un distique placé au bas : 

I-Ytoco et rose, nvcc du fou dans sa prunelle 
lilTronlé, saoul, divin, c'est lui Polichinelle 

Indépendamment des caiix-l'ortes et des litho- 
grnphies à l'état de pièces séparées, Manet a produit 
des séries d'eaux-fortes, de lithographies et de 
dessins sur bois, pour illustrer divers ouvrages. 

Il a ainsi illustré d'eaux-fortes le Fleuve, poésie 
de Charles Cros, en 1874. Une libellule comme fron- 
tispice, un oiseau violant, en cul-de-lampe, et six 



202 niSTOIHE D'EDOUARD MANET 

légères compositions, qui représentent les divers 
aspects de la nature que voit le tleuve dans son 
cours, depuis la montagne où il nait, jusqu'à la mer 
où il se perd. 

Il a illustré de six dessins reportés sur pierre et 
tirés comme lithographies le Corbeau d'Edgar Poe, 
traduit par Stéphane Mallarmé, chez Lesclide, 187o. 
Le premier dessin, en frontispice, est une tète de 
corbeau, le dernier un ex lihris, un corbeau volant. 
Les quatre autres illustrent le texte. Ils sont d'une 
grande puissance et atteignent au fontastique, où 
s'est élevé le poète lui-même. De pareilles compo- 
sitions étaient trop hardies pour plaire tout d'abord. 
Les acheteurs furent si peu nombreux que l'éditeur 
s'abstint pour longtemps, après l'avoir annoncée, de 
publier une nouvelle œuvre d'Edgar Poe, la Cité en 
la Mer, que Mallarmé et Manet avaient également 
traduite et illustrée de concert. 

Il a dessiné. quatre petits bois pour l'illustration 
d'un tirage spécial de VAprrs-inlfJ/ d' un Faune, de 
Stéphane Mallarmé, en 187(». 

Ces nYmi)liesje los veux iicrpélucr. 

Il les a perpétuées, s'ébattant légères an milieu des 
roseaux, et le Faune les guette de loin. Ces quatre 
compositions sont d'un imprévu et d'une technique 



LŒUVRE GRAVEE 203 

qui les distinguent de celle gravure sur bois géné- 
ralement si banale au milieu de nous. 

En outre des bois exécutés comme illustrations 
de VAprh-midl d'an Faïuir, Manet a encore dessiné 
sur bois, pour la gravurw : Une Olympia^ montrant 
des variantes d'avec le lableau à Thuile, les eaux- 
fortes et Faquarelle. Le Chemin de fer, reproduc- 
tion de son lableau du Salon de 1874. La Parisienne, 
en trois variantes, pour le Monde nouveau, en 1874, 
dont deux, tirées comme éprcAives, sont restées 
inédites. 

Il a donné au journal illustré la Vie moderne des 
croquis et dessins, reproduits dans les numéros 
des 10 et 17 avril et 8 mai 1880. 

11 a dessiné un portrait de Courbet, pour ligurer^ 
reproduit par le procédé du gillotage, en tête de 
l'étude de M. d'Ideville sur Courbet, publiée 
en 1878. Courbet était mort à celte époque. Cfr 
portrait si plein de vie na cependant été fait que de 
souvenir, à l'aide d'une j)botographie. Mais il a fait 
poser Claude Monet pour le portrait de lui repro- 
duit également par le gillotage, dans le journal 
illustré la Vie moderne du 12 juin 1880, et mis en 
tèle du catalogue de l'exposition des œuvres de 
Claude Monet, faite en juin 1880, à la Vie moderne, 
sur le boulevard des Italiens. 

Cette exposition avait été organisée par Georges 



20t IlISTOinE D'EDOUARD MAXEl' 

(iharpenlier. réditeur, à qui appartenait lo journal. 
11 avait pensé qu elle servirait utilement Claude 
Monet et Fart impressionniste, mais on ne change 
pas tout à coup le goût du public et Monet était 
en 1880 si généralement méprisé, que l'exposition 
de ses œuvres tenue dans un rez-de-chaussée, 
ouvert sur le boulevard, où Ton entrait gratuite- 
ment, ne fut guère qu'un passage de gens venant 
rire et se moquer. Charpentier avait fait imprimer 
un catalogue avec une notice sur Monet, qu'il 
m'avait demandée, et, en tète, comme attrait spécial, 
se trouvait le portrait de ^lonet par Manet. Il s'était 
imaginé que cette plaquette illustrée se recomman- 
derait au public. 11 en avait fixé le prix à cinquante 
centimes, mais les visiteurs se succédaient, sans que 
pas un voulût dépenser une somme aussi énorme 
pour un tel objet. Il en réduisit le prix à dix 
centimes. Le catalogue eut après cela quelques 
acheteurs. On l'avait tiré à un grand nombre 
d'exemplaires et, deux ou trois jours avant la ferme- 
ture de l'exposition, il en restait encore beaucoup, 
(charpentier décida qu'on les donnerait. En effet 
gardien, d'un air engageant, en faisait l'offre aux 
visiteurs. Quelques-uns, les plus sages, prenaient le 
catalogue, c'était après tout du papier qui ne coûtait 
rien, mais la plupart le refusaient en ritmt. Ils se 
jugeaient ainsi fort malins. Cette exposriion d'art 



i;OEl VIΠGllAVEE 203 

iiiipressionnislo leur faisaiL rclfet d'une farce et 
l'oUre du catalogue n'en était, à leurs yeux, que le 
couronnement. Ils croyaient donc prouver toute leur 
supériorité (à farceur, farceur et demi en refu- 
sant l'offre et en montrant amsi qu'ils n'étaient 
point dupes de la plaisanterie. Quand l'exposition se 
ferma, il restait un gros paquet de catalogues, 
qu'on n'avait réussi à faire prendre au public ni 
pour argent ni par amour. 

Cependant en 1899 il m'est tombé sous la main 
le catalogue d'un libraire, vendant des plaquettes 
curieuses, et j'y vis figurer celle de l'exposition de la 
Vu' moderne, marquée comme chose rare et cotée un 
franc. Un franc! en 1899, le catalogue dart impres- 
sionniste dont on n'avait pas voulu pour rien 
en 1880. Quelle révolution cela indiquait comme 
accomplie dans le goût du public! 



LES DESSINS ET LES PASTELS 



XI 



LES DESSINS ET LES PASTELS 



Les dessins de i\[cinet conrirmoraient, s'il en était 
besoin, le fait que ses tableaux de jeunesse nous 
avaient déjà appris, qu'il avait sérieusement étudié 
les vieux maîtres à ses débuts et au cours de ses 
voyages. I\I. Auguste Pellerin, dans sa collection si 
riche et si variée d'oeuvres de Manet, possède ses 
dessins du voyage d'Italie. Ils sont nombreux et 
montrent, ce à quoi on ne se serait peut-être pas 
attendu, qu'il ne s'était pas borné à étudier ces 
maîtres vers lesquels il se sentait plus particulière- 
ment porté, mais qu'il avait aussi pris une réelle 
connaissance des autres. Beaucoup de ses croquis 

18. 



210 HISTOIRE DEDOUARD MAXET 

s'appliquent à des sujets de Fécole romaine et un 
dessin, parmi les plus importants, reproduit une des 
figures principales de VIii:endie du Dorgo, par Ra- 
phaël, dans les chambres du Vatican. 

Les dessins, chez Manet, demeurent généralement 
à l'état d'esquisses ou de croquis. Ils ont été faits 
pour saisir un aspect fugitif, un mouvement, un trait 
ou détail saillant. Dans cet ordre de travail, on 
peut dire qu'il était toujours prêt. De tout temps, il 
a eu près de lui, à l'atelier, des feuillets assemblés 
pour dessiner et, dans sa poche, un calepin avec un 
crayon. Le moindre objet ou détail d'un objet, qui 
intéressait ses regards, était immédiatement fixé sur 
le papier. Ces croquis, ces légers dessins qu'on peut 
appeler des instantanés, montrent avec quelle sûreté 
il saisissait le trait caractéristique, le mouvement 
décisif à dégager. Je ne trouve à lui comparer, dans 
cet ordre, qu'IIokousaï qui, dans les dessins de pre- 
mier jet de sa Mangoiia, a su associer la simplifica- 
tion à un parfait déterminisme du caractère. Aussi 
Manet admirait-il beaucoup ce qu'il avait pu voir 
d'Hokousaï, et les volumes de la Mangoiia qui lui 
étaient tombés sous la main étaient de sa part 
l'objet de louanges sans restriction. Le dessin avait 
été en effet compris par Manet, de même que par 
Hokousaï avant lui, comme surtout destiné à fixer 
l'aspect saillant d'un être ou d'un objet, sans compli- 



LES DESSINS ET LES PASTELS 211 

cations et accessoires. Dans ces conditions, la sûreté 
de main doit correspondre à la justesse de vision et 
le mérite de l'œuvre légère réside dans sa vérité. 
Le croquis tenu à sa forme sommaire, improvisée, 
doit cependant rendre ce qu'il rend d'une manière 
assez saisissaljle pour olFrir une œuvre vivante et 
intéressante dans sa fragilité. Or, les croquis de 
Manet font bien réellement voir comme réalisé ce 
qu'ils ont été appelés à représenter. 31. de Saint- 
Albin a fourni le sujet de l'un d'eux. Le petit per- 
sonnage a juste quelques centimètres ; il a été 
crayonné d'un trait si rapide, que le contour en 
silhouette existe seul, sans les détails du visage ou 
des vêtements. Mais que cet être minuscule est donc 
ressemblant! On aurait pu multiplier les séances 
sur un portail de grandeur naturelle, sans dépasser 
le résultat obtenu ici du premier coup. M. de Saint- 
Albin était un homme aimable, un collectionneur, 
un original, qu'on voyait apparaître sur le boulevard 
à une certaine heure de l'après-midi. Il personnifiait 
vers 1870 ce Parisien légendaire, que l'on disait 
n'avoir jamais pu quitter Paris. Manet la croqué 
regardant une estampe, avec son chapeau à larges 
J3ords, sa grosse cravate, son lorgnon, sa démarche 
spéciale et, sur le papier, il se trouve aussi saisis- 
sable, dans ses particularités, qu'il a jamais pu 
l'être rencontré sur le Boulevard. 



212 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

11 en est un autre qne Manet a aussi pris sur le 
vif, le maréchal Bazaine. Un jour, au cours du 
procès Bazaine, nous nous rendîmes, Manet et moi, 
avec un groupe d'amis, à Trianon. C'était la pre- 
mière fois que nous y allions et je me rappelle que 
longtemps, nous contemplâmes, en silence, la scène 
imposante présentée par le conseil de guerre. A la 
tin, Manet avait fixé les yeux sur l'accusé. Tout à 
coup, tirant de sa poche le petit calepin qui ne le 
quittait jamais, il se mit à crayonner. 11 décrivait 
un trait en rond, qui représentait la tète, et ajou- 
tait deux ou trois points, pour la bouche et les yeux. 
11 avait ainsi dessiné plusieurs croquis, lorsque se 
tournant de droite et de gauche, il nous les montra, 
en disant : « Mais regardez donc cette boule de bil- 
lard ! » L'expression était absolument juste, car en 
examinant les croquis et en les comparant avec la 
tète de l'original placée devant soi, on constatait que 
la ressemblance élait frappante. Un de ces croquis 
subsiste. Il a fait })artie de la vente de Manet, en 
1884. C'est un document historique. 

Il donne le vrai Bazaine, le Bazaine réel, en 
opposition aux deux ou trois autres, qu'à des mo- 
ments différents, l'imagination a créés. Il y a eu 
d'abord le (< glorieux » Bazaine, le général cru supé- 
rieur, en qui la France avait mis follement son 
espoir. Puis, après la capitulation, est venu le grand 



LES DESSINS ET LES PASTELS 213 

Irailro, le monslrc qui ayant pu vaincre, ne la pas 
voulu. L'un est né de l'espérance, l'autre du déses- 
poir. Le vrai était celui que Manet avait saisi et mis 
au point, l'être de petite inlelligence, au regard 
fuyant, n'ayant d'autre qualité que la bravoure, 
incapable de diriger avec succès une gramh^ armée, 
qui. lorsqu'il sest senti perdu dans Metz, s'est laissé 
entraîner à des actes de félonie, pour lesquels il a 
été justement flétri et condamné. Tout cela est dans 
le petit croquis fait à Trianon, se lit sur la tête en 
« boule de bilkird ". 

Mauf't a eu de tout temps l'habitude de se servir 
rapidement du crayon ; on peut dire que son .système 
lie dessin n'a januiis varié. Mais à une pratique fon- 
damentale, sont venus se superposer des procédés, 
qui ont changé avec les années. A ses débuts, il 
employait volontiers l'aquarelle dans des études pré- 
liminaires, pour fixer les tons ou l'arrangement de 
ses tableaux, ou même il reproduisait par ce moyen, 
sous une nouvelle forme, ses œuvres déjà peintes à 
l'huile. 11 a ainsi laissé un certain nombre d'aqua- 
relles, consacrées au ClKintrur espagnol, au Déjeuner 
sin' rHerùe, à VOlf/mjjia, au Christ aux Anges, à la 
Jeune femme couchée en costume espagnol, aux 
Courses, etc. Il s'est aussi souvent servi de l'aqua- 
relle pour prendre des vues en plein air ou s'assurer 
des indications de paysage. Mais en avançant, il ne 



214 HISTOIRE D'EDOUARD MANEÏ 

recourt plus qu'accessoirement à ce moyen, pour 
user d'un nouveau, le pasiel. 

Son premier pastel date de 1874. C'est un portrait 
de sa femme, étendue sur un canapé, exécuté dans 
une gamme de tons bleus-gris. A partir de ce mo- 
ment, il continue à se servir du pastel, surtout pour 
les portraits de femme. Les productions de ce genre 
ont été particulièrement nombreuses à la fin de sa 
vie, alors qu'il avait été atteint par Talaxie. Les 
œuvres demandant une grande dépense de force phy- 
sique lui étaient devenues d'abord difficiles, puis lui 
furent à la fin interdites, et le pastel lui permettait 
de se livrer à un travail relativement facile, qui le 
distrayait, en lui obtenant la société des femmes 
agréables qui venaient poser. Il a ainsi exécuté, dans 
les dernières années de sa vie, les portraits de 
femmes appartenant à des mondes divers : M""" Zola, 
M"^ du Paty, M""» Guillemet, M'^^ Lemaire, M"^ Le- 
monnier, M"" Eva Gonzalès, M""" Méry Laurent, 
M™' INIartin, M"' Marie Colombier, etc. Quelques-uns 
des portraits les plus caractéristiques sont restés 
anonymes ou n'ont été désignés que par des titres 
fantaisistes : la Femme au carlin, la Femme voilée^ 
la Femme à la fourrure, la Viennoise, Sur le banc. 

11 avait fini par prendre grand goût au pastel. Il y 
trouvait à la fois le moyen de fixer la lumière, do 
juxtaposer les tons vifs et de rendre des types 



LES DESSINS ET LES PASTELS 215 

variés. Aussi ses portrails au pastel oiï'rent-ils un 
ensemble oîi Ton peut voir la femme, telle qu'elle 
s'est présentée dans la seconde moitié du xix" siècle 
et, en addition, les combinaisons de coloris les plus 
délicates ou les plus osées. 

Il n'en a guère retiré avantage au point de \ue, 
pécuniaire. Il nen a vendu que très peu, à des prix 
fort minimes. La plupart étaient faits pour des per- 
sonnes amies, auxquelles il était heureux de plaire 
en les leur offrant. Il exposa cependant au journal 
la Vie Moderne, en avril 1880, une série diruvres 
où les pastels tenaient la place principale, et le plus 
grand nombre était à vendre. On lui en acheta tout 
juste deux. 

En outre do ses portraits de femmes, il a aussi 
fait au pastel des portraits d'hommes, dont plusieurs 
sont des têtes à caractère. On a ainsi de lui Cons- 
tantin Guys, cet artiste qui fut le dessinateur de 
Vlliuslraied Lomlon news lors de la guerre de 
Crimée, qui a produit des dessins et des aquarelles, 
où il passe des femmes élégantes et aristocratiques 
montrées dans de somptueux équipages, aux cour- 
tisanes présentées sous les formes les plus réalistes. 
Cabaner, le musicien incompris, en gestation perpé- 
tuelle d'œuvres extraordinaires, qui se dédomma- 
geait de sa déconvenue en faisant des mots singu- 
liers, reproduits par les petits journaux. Enfin le 



216 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

poète George Moore. Ce dernier, au moment où 
Manet Fa fait poser, était à celte période de la jeu- 
nesse où on se cherche une voie. Anglo-Irlandais il 
était venu à Paris pour étudier la peinture et, en 
même temps qu'il fréquentait les ateliers, il s'adon- 
nait à la poésie. 11 composait des vers même en 
français. Il était alors plongé dans une sorte de 
raflinement esthétique et de sentimentalisme quin- 
lessencié, qui lui donnait passahlement lair d'un 
homme absent. C'est ce trait de physionomie que 
Manet a saisi pour le iixer, en l'accentuant même, 
selon son habitude, et c'est ce qui a donné à son 
George Moore l'aspect si caractéristique, qui le dis- 
lingue. Depuis l'original a délaissé le sentimenta- 
lisme et la nébulosité. Il est entré dans une voie 
opposée, en étudiant la vie réelle, il s'est fait sa 
place comme romancier de mœurs. Sa ligure s'est 
modifiée naturellement, en même temps que chan- 
geaient son mode d'esprit et la tournure de ses 
pensées. Mais le portrait demeure comme le témoin 
de la sûreté d'observation avec laquelle son auteur 
savait saisir même ces traits de caractère, qui pou- 
vaient n'être, en partie, que transitoires. 



LES DERNIÈRES ANNÉES 



XII 



LES DERNIERES ANNEES 



Manet, après avoir quille son alelier de la rue do 
Saint-Pétersbourg, en avait pris un, en 1879, au 
nume'ro 77 de la rue d'Amsterdam, où il devait 
rester jusqu'à sa mort. 

En 1880, il envoie au Salon Chez le Père Lathuille^ 
un plein air, et le Portrait de M. Antonin Proust, 
exéculé dans l'atelier. Le premier de ces tableaux 
avait été peint dans le jardin du Père Lathuille, un 
des restaurants les plus vieux et les plus connus de 
Paris, situé à l'entrée de l'avenue de Glichy. Avant 
que les limiles de la ville de Paris n'eussent été 
portées aux forlilicalions, il avait été une ces mai- 



220 HISTOIRE DÉDOUARD MANET 

fïons, hors barrières, que les Parisiens fréquentaient 
le dimanclie et où ils aimaient à célébrer noces et 
festins. Horace Vernet, en 1820, l'avait donné comme 
fond a son tableau de bataille, le Maréchal Monccy 
à la barrière de Clicliy en 1814. La lithographie, en 
popularisant le tableau, avait en même temps re- 
commandé le restaurant aux patriotes, alors épris 
d'Horace Yernet et de ses œuvres. Manet, qui habi- 
tait dans le voisinage, rue de Saint-Pétersbourg, 
allait y déjeuner ou dîner de temps en temps. H 
avait eu l'idée d'utiliser le jardin, lieu tranquille, 
pour y peindre une scène de plein air : un tout 
jeune homme y ferait la cour à une femme. P]n bon 
observateur, il avait conçu sa scène, telle que 
la vie Toffre généralement, où K>s tout jeunes gens 
s'éprennent de femmes plus âgées queux. Le tableau 
représente les amoureux assis à une table, où ils 
achèvent de déjeuner. Le jouvenceau montre la plé- 
nitude de sa passion et laisse deviner des demandes 
pressantes, tandis que la femme, une personne dans 
les trente ans, fait la mijaurée devant lui et se 
tient sur la réserve, pour le mieux caplivor. 

On ne pouvait reprocher à Manet, devant cette 
scène, comme on l'avait fait devant d'autres, de 
peindre des gens dans des attitudes « incompréhen- 
sibles », ne se livrant à aucune action déterminée. 
Les amoureux du Père Lalhuille jouaient si bien 



LES DEfiMEHES ANNEES 221 

leur rôle, qu'on les comprenait à première vue. 
Manet, qui peignait la vie en la serrant toujours de 
près, pouvait trouver des motifs diversifiés à Tinfini, 
parce que la vie est ainsi diversifiée. Aux scènes où 
les personnages simplement juxtaposés étaient tenus 
inactifs, telles que les yeux en rencontrent partout, 
il savait en faire succéder d'autres, oîi ils s'appli- 
quaient à des actions caractéristiques. 11 avait, du 
reste, dans le cas actuel, obtenu son efTet par des 
moyens décisifs quoique très simples. Le jeune 
homme, dans sa franchise, vu de face, montre par 
l'animation de ses traits la passion qui le possède, 
tandis que se dissimulant presque et ne se pré- 
sentant que d'un profil effacé, la femme révèle 
d'autant mieux sa pruderie affectée et sa réserve 
liypocrite. 

Chez le Père Lathuille est peut-être de tous les ta- 
bleaux de Manet celui qui laisse le mieux voir les 
particularités do la peinture en plein air. L'ensemble 
est tout entier maintenu dans la lumière. Les plans 
sont établis et les contours obtenus sans oppositions 
et sans contraste. Les parties qu'on voudrait dire 
dans l'ombre sont élevées à une telle intensité de 
clarté et de coloration, qu'elles ne se différencient 
presque pas de celles que la lumière frappe directe- 
ment. 

L'autre tableau, le Portrait de .1/. Antonin Proust, 

19. 



222 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

avait été peint dans l'atelier et dans les tons sobres. 
L'original debout, de grandeur naturelle, arrêté aux 
genoux, est vêtu d'une redingote et coiffé d'un cha- 
peau à haute forme, une main appuyée sur une 
canne, l'autre posée sur la hanche. C'est un mor- 
ceau très ferme. La redingote boutonnée serre bien 
le personnage, on sent réellement l'existence du 
corps. Manct, lié d'amitié depuis le collège avec son 
modèle, l'avait peint de manière à révéler tout son 
caractère. En lui donnant la gravité de l'âge et de 
l'homme politique, il lui avait laissé la désinvol- 
ture et l'aisance de l'homme du monde et même en- 
core avait su indiquer en lui l'élégant cavalier et 
le conquérant des débuts et de la jeunesse. 

En 1881, Manet envoya au Salon le Porlrait de 
M. Pei'luisel, le chasseur de lions, peint en plein air, 
et le Portrait de M. Henri Rochefort, peint dans 
l'atelier. 

Il avait choisi Perluiset pour lui servir de modèle 
dans un plein air d'ordre particulier. Les Impres- 
sionnistes, avec leur système de travailler tout le 
temps devant la nature, étaient arrivés à en saisir 
les multiples aspects et à fixer ainsi sur la toile des 
effets inattendus. Ils avaient, par exemple, reconnu 
que l'hiver, au soleil, les ombres portées sur la 
neige peuvent être bleues et ils avaient peint de 
telles ombres bleues. Ils avaient encore découvert 



LES DERNIERES ANNEES ' 223 

que, lété, la lumière sous les arbres colore les ter- 
rains de tons violets et ils avaient peint des terrains 
sous bois violets. Renoir avait en particulier peint 
un bal à Montmartre, sous le titre de Moulin de la 
galette^ et une Balançoire, où des personnages sont 
placés sous des arbres éclairés par le soleil. 11 avait 
t'ait tomber sur eux des plaques de lumière à travers 
le feuillage, en colorant toute sa toile d'un ton gé- 
néral violet. Les tableaux peints en 1876 avaient été 
montrés en 1877, à l'exposition des Impression- 
nistes, rue Le Peletier. 

Cette nouveauté d'ombres bleues et violettes avait 
excité une indignation générale. Personne ne s'était 
sérieusement demandé si, lorsqu'il fait soleil, les 
ombres sur la neige et sous le feuillage pouvaient 
apparaître réellement colorées, telles que les Impres- 
sionnistes les représentaient. Il suffisait que les 
elTets montrés n'eussent pas encore été vus, pour 
que l'esprit de routine amenât les spectateurs à se 
soulever violemment. Mais Manet, pour qui les Im- 
pressioniststes restaient de vieux amis, qui s'inté- 
ressait à toutes leurs tentatives, avait été frappé par 
leur manière hardie de peindre les ombres en plein 
air colorées. Il était allé regarder en particulier les 
reflets que le soleil donne sous le feuillage et, ayant 
trouvé qu'en effet les ombres prennent alors des 
tons oii le violet prédomine, l'envie lui vint d'exé- 



22i HISTOIRE DEDOUARD MAXET 

Guter lui-même un tableau dans ces données. 

Il fit poser Pertuiset en l'été de 1880, sous les 
arbres de l'Elysée des Beaux-Arts, boulevard de 
Clichy. La lumière tamisée donne bien en effet une 
ombre violette générale, qui recouvre le terrain et 
enveloppe le modèle. Pertuiset était un chasseur 
émérite. Il avait été l'ami de Jules Gérard, célèbre 
sous le second empire, comme le Tueur de lions, et 
avait en partie hérité de sa renommée, pour avoir 
tué lui-même plusieurs lions. Manet a eu l'idée de 
le placer un genou on terre, comme à l'affût, la ca- 
rabine à la main. C'est là une pose de pure fantai- 
sie, qui lui a été suggérée par la qualité de chasseur 
du modèle, mais il ne faudrait pas en inférer qu'il 
ait voulu représenter une chasse au lion. S'il eiit eu 
pareille intention, d'après son système de ne pein- 
dre que des scènes vues, il eût du se transporter en 
Algérie, dans une région fréquentée par des lions, 
et y placer son modèle, ce qui n'était vraiment pas 
le cas, puisqu'il se contentait de le mettre au milieu 
d'un jardin parisien. 

A la fantaisie de montrer la pose d'un chasseur à 
l'affût, Manet avait ajouté celle de peindre au second 
plan une peau de lion, pour obtenir un ton tran- 
chant sur l'uniformité du terrain. On a cru qu'il 
avait voulu figurer ainsi un lion, que Pertuiset eût 
^té censé avoir tué sur le lieu même. I n'en était 



LES DERNIERES AN.NEES UV, 

rien. Son intention n'avait point été de représenter 
une vraie carcasse de lion. 11 avait simplement peint 
la peau d'un lion, que IVrtuiset a\ait tué près de 
Bône et qu'il conservait dans son appartement, 
étendue sur le parquet. Mais le tableau au Salon, 
avec son ton g^énéral violet, son chasseur a raiïùt et 
la peau de lion par derriore, excita la bonne mesure 
de railleries qui attendait généralement les œuvres 
de Manet. Comme d'habitude on n'eut point d'yeux 
pour le mérite inlrinsè([ue de la peinture, on ne vit 
que l'originalité et la fantaisie auxquelles l'artiste 
s'était laissé aller, et qui cette fois encore dépas- 
saient la compréhension du public. 

Manet avait demandé à Henri Rochefort de le 
peindre, attiré par le caractère de sa physionomie. 
Le portrait de Rochefort est un buste, avec la tête 
de profil, un peu retournée, et les bras croisés. C'est 
un morceau puissant, de nature à plaire à un con- 
naisseur. Manet qui ne l'avait exécuté que mû par 
un sentiment artistique, sans penser à en tirer profit, 
l'olfrit <à l'original, et il eût été heureux de le lui voir 
accepter. Mais Rochefort, qui n'a jamais aimé que la 
peinture sèche et léchée, le trouvait déplaisant. Il 
n'en voulut pas et le refusa. Quelque temps après, 
Manet le comprit dans un lot de toiles vendu à 
M. Faure. 

Les tableaux exposés en 1881 n'avaient pas eu 



226 HISTOIRE DE DOUA UU MANET 

en somme plus de succès que ceux des précédents 
Salons. Cependant ils étaient cause d\me chose 
extraordinaire, ils procuraient à leur auteur une 
récompense officielle, ils lui obtenaient une médaille 
du jury. Cet octroi d'une médaille, faveur banale en 
olle-mème, puisque chaque année elle se répétait au 
profit de peintres quelconques, devenait cependant, 
dans la circonstance, un notable événement.. Manet 
tant de fois repoussé des Salons, écarté soigneu- 
sement des Expositions universelles et, par là, dé- 
signé à l'animadversion des artistes, comme un 
homme de pernicieux exemple, recevait tout à coup 
une récompense ; mais le fait en lui-même montrait 
un tel renversement de conduite et d'opinion, qu'on 
sentait tout de suite qu'un changement profond avait 
dû s'accomplir quelque part. Il en était bien réel- 
lement ainsi et cette simple médaille marquait que 
les aspirations nouvelles, longtemps comprimées, 
venaient enfin de prévaloir et de se manifester avec 
éclat. 

Pour se rendre compte de l'évolution qui se pro- 
duisait, il faut connaître le régime auquel le Salon 
était traditionnellement soumis et les règles données 
à la composition des jurys. Le Salon, comme an- 
cienne institution, remontant jusqu'au xvn^ siècle, 
avait acquis un prestige très grand. Depuis, une 
société dissidente des Beaux -Arts s'est formée, 



LES DE[\.\1KRES ANNEES 227 

riiabitude d'expositions particulières s'est généra- 
lisée, qui lui ont enlevé une partie de son impor- 
tance, mais du temps de Manet, il jouissait toujours, 
avec son monopole, de la pleine faveur. Avoir la 
faculté de s'y produire devenait pour un artiste 
une question vitale. Là seulement il pouvait se 
promettre d'attirer d'abord l'attention, puis, s'il 
était parmi les heureux, d'obtenir la renommée, la 
gloire et enfin, par elles, la richesse et les honneurs. 
Or, d'après l'organisation en vigueur, le jury était le 
maître du Salon. Il décidait, avant l'ouverture, quels 
seraient les admis et les refusés, puis après, il décer- 
nait les récompenses, et elles étaient ainsi combinées, 
qu'elles établissaient comme des grades et fixaient le 
rang des artistes. En premier lieu, par l'octroi de 
mentions honorables et de médailles, on tirait les 
sujets choisis de la plèbe artistique et du milieu des 
débutants, pour les signaler à l'attention: puis les 
médailles élevaient à un certain moment leurs pos- 
sesseurs h la position de Hors concours, c'est-à-dire 
que leurs œuvres, soustraites à l'examen du jury, 
étaient désormais admises sans refus possible au 
Salon. Dans ces conditions les Hors concours for- 
maient comme une compagnie de privilégiés, avec 
des droits supérieurs à ceux des autres artistes. En 
outre, les médaillés et surtout les Hors concours 
étaient gratifiés de décorations par le gouvernement. 



228 lllSTOliiE DEUOUAUD .MA.NET 

Or les médailles et les croix de la Légion d'honneur 
entraînaient une telle présomption de talent, que les 
peintres qui les obtenaient acquéraient la faveur do 
la clientèle riche, pour vendre leurs tableaux, et le 
monopole des commandes officielles. De telle sorte 
qu'entre les gens favorisés parles jurys et les autres, 
il y avait la différence de condition existant entre les 
hommes qui se voient ouvrir les chemins de la for- 
tune et ceux qui se les voient barrés et obstrués. 

Si les jurys se fussent montrés impartiaux, enclins 
à aider les hommes d'initiative, l'immense pouvoir 
qu'ils possédaient eût pu passer sans soulever de pro- 
testations et exciter la haine, mais ils étaient loin 
d'exercer leurs droits dans un esprit de tolérance et 
d'impartialité. Ils se conduisaient au contraire en 
maîtres injustes, jaloux d'imposer une certaine esthé- 
tique, aux dépens de toute autre, et de maintenir la 
tradition avec rigueur. Sous là monarchie de Juillet, 
le jury avait été réglemenlairement formé par les 
membres de l'Institut, c'est-à-dire tout entier com- 
posé de peintres de la tradition, parvenus aux hon- 
neurs, pleins de leur importance, qui regardaient 
dédaigneusement ces nouveaux venus prétendant 
s*é(^arter des voies battues et méconnaîlre leurs 
règles. Dans ces conditions les artistes, pendant la 
première moitié du siècle, se sont trouvés former 
deux peuples : d'un coté les peintres de la tradition, 




LE CORBEAU 



LES DEHMEUES ANNEES 229 

imbus des bons principes, admis à plaisir aux Sa- 
lons, y recevant médailles, décorations, puis mono- 
polisant les commandes officielles, et de l'autre c(M<'' 
les novateurs, les indépendants, traités on révoltés, 
qui voient se fermer les Salons ou qui, si on les leur 
ouvre, ne reçoivent ni honneurs ni récompenses. 
Sous la monarchie de Juillet, les Salons s'étaient 
donc fermés à tous les artistes originaux succès 
sivement : Rousseau, Decamps, Courbet. Cette 
partialité pour l'école traditionnelle, cette détermi- 
nation de méconnaître toute manifestation d'art 
nouvelle, avaient amassé de telles haines qu'à la 
révolution de 18i8 l'Institut fut dépouillé de sa 
vieille prérogative, et cette année-là vit un Salon sans 
jury, où tous les tableaux présentés furent admis 
indistinctement. L'absence totale de contrôle parut 
cependant excessive et, en '18i9 et en I80O, les 
Salons connurent des jurys nommés par le suffrage 
de tous les artistes exposants. L'Empire survenu 
jugea ce système trop libéral. Un, nouveau régime 
fut inauguré qui, avec des modifications de détail, 
devait durer lout le temps de l'Empire et après cela 
se perpétuer sous la troisième Répul)lique. Les jurys 
furent composés, pour la plus grande part, d'artistes 
élus par les exposants, mais par les seuls exposants 
médaillés ou hors concours, et, pour l'autre part, do 
membres désignés par l'administration des Beaux- 

20 



230 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

Arts. C'est à de tels jurys que Manet devait d'ôtre 
refusé aux Salons et exclu des Expositions univer- 
selles. 

Les jurys nommés pour une part par les artistes 
récompensés, et pour l'autre par l'administraiion, 
avaient liiii par soulever le même reproche qu'avait 
autrefois fait naître le jury de l'Institut. Sous une 
forme moins violente, ils se montraient au fond 
pénétrés du même esprit de partialité pour l'école 
de la tradition. Ils continuaient à ouA'rir de pré- 
férence les portes du Salon à ces élèves qui répé- 
taient leur manière. L'addition, aux membres du 
jury nommés par les artistes médaillés ou hors 
concours, de ces membres choisis par l'adminis- 
tration, n'apportait aucun élément d'indépendance 
d'esprit et de sympathie pour les novateurs, car 
l'administration des Beaux- Arts a presque toujours 
été un centre de routine et d'absolue médiocrité 
de jugement artistique. Les artistes indépendants, 
les novateurs, les hommes à l'écart des ateliers 
on vogue, d'ailleurs de plus en plus nombreux et 
soutenus au dehors par une élite grossissante 
de connaisseurs et de critiques, se voyaient donc 
toujours sacrifiés aux Salons. A la fin, il s'était 
formé un esprit de révolte contre la composition du 
jury, contre sa manière partiale de distribuer les 
récompenses, et enfin contre le système même de 



LES DERA'IERES ANNEES 231 

hiérarchie établi par les récompenses entre les 
artistes. L'hostilité contre le jury et la pratique des 
récompenses abaissait graduellement le prestige des 
Salons. 11 devait plus tard en résulter une scission 
parmi les artistes, amenant la création d'une Société 
dissidente des Beaux-Arts, qui abolirait dans son 
sein toute récompense, et par la coutume, chez un 
grand nombre d'autres artistes, de se tenir à l'écart 
des Salons, pour se contenter de paraître dans des 
expositions particulières. Mais avant que le soulève- 
ment des indépendants n'eût produit ces extrêmes 
résultats, il avait été assez puissant pour amener la 
transformation du Salon. 

Le Salon, depuis sa création par Colbert sous 
Louis XIV, était resté une institution d'État, placée 
sous le contrôle du gouvernement et en recevant su 
loi. En 1881, l'État fit abandon de ses droits tradi- 
tionnels. Les artistes réunis constituèrent légale- 
ment une société, qui hérita sur les Salons de l'aii- 
torité à laquelle l'État renonçait. La première 
conséquence du changement devait être d'éliminer 
des jurys cette part de membres nommée par l'ad- 
râinistralion des Beaux- Arts, qui s'y était trouvée si 
longtemps. Mais le mécontentement soulevé par la 
conduite des jurys, nommés en partie par l'admi- 
nistration et en partie par les artistes privilégiés, 
était devenu tel qu'en 1881 les artistes, qui allaient 



232 IIISÏOIUE D'EDOUARD MAXET 

être délivrés des membres du jury nommés par 
Tadministration, youlurent aussi se délivrer des 
autres, élus par le suffrage restreint des privilégiés. 
Le nouveau règlement, inauguré en 1881 par la 
Société des artistes français se constituant, porta 
que le jury des Salons serait entièrement formé de 
membres nommés par le suffrage de tous les expo- 
sants sans distJnclion. Les artistes en société repre- 
naient donc le système libéral d'élection du jury, 
appliqué par la seconde République aux Salons de 
1849 et de 1850. 

\jQ jury du Salon de 1881, élu par le suffrage de 
tous les exposants, se trouva tout autre que les 
précédents. Les indépendants, les jeunes, qui, avec 
l'ancien système, n'avaient pu se faire élire qu'ex- 
ceptionnellement, s'y voyaient maintenant en 
nombre et le jury, au lieu d'appartenir sans con- 
teste, comme les précédents, aux partisans de la 
tradition, fut divisé en deux partis de force à pou 
près égale. 

Les indépendants, les jeunes, voulurent tout de 
suite se compter, faire essai de leur force, marquer 
par une action d'éclat leur rupture d'avec les an- 
ciens errements, et pour cela, l'acte le plus signill- 
calif qu'ils pussent faire était de comprendre Manet 
parmi les récompensés. Ils résolurent donc de lui 
donner une seconde médaille. Ils crurent prudent 



LES DEHMKRES ANNEES 233 

de ne pas aller jusqu'à une première médaille, ce 
qui eût accru l'opposition à prévoir sans avantage 
de'cisif; car Manet ayant déjà été récompensé une 
première fois en 1861, par une mention horîorable, 
une deuxième récompense, qu'elle fût sous la forme 
d'une seconde ou d'une première médaille, avait le 
même résultat de le placer parmi les Hors concours, 
c'est-à-dire parmi ces privilégiés qui voyaient leurs 
œuvres admises de droit aux Salons, sans subir 
l'examen des jurys. Or, pour ceux qui voulaient 
faire une manifeslaliou sur le nom de Manet, le 
grand point était précisément de le sortir tle l'état 
de paria, où on l'avait tenu si longtemps, en le lais- 
sant sous le coup de la menace perpétuelle d'exclu- 
sion du Salon, pour l'élever à la position privilégiée 
de Hors concours. Ce résultat obtenu, la question de 
savoir sous quelle forme il l'avait été devenait 
secondaire. 

La coutume pour le jury était de passer d'abord 
à travers les salles et, là, de faire un premier choix 
devant les tableaux mêmes, des peintres, parmi 
lesquels on prendrait ensuite ceux qui, au vote 
définitif, recevraient des récompenses. Lorsque le 
jury fut parvenu devant le Portrait de Perddset, 
une discussion violente s'engagea, entre ces membres 
qui voulaient le comprendre parmi les tableaux 
capables d'obtenir une médaille à leur auteur, et les 

20. 



234 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

aiilres déterminés à Texclure. Au cours de la 
discussion Cabanel, le président du jury, qui appar- 
tenait au parti de la tradition, d'ailleurs homme de 
bonne foi et d'idées libérales, se laissa aller à dire : 
(' Messieurs, il n'y en a peut-être pas quatre ici, 
parmi nous, qui pourraient peindre une tète comme 
celle-là. » 11 montrait ainsi son bon jug:ement, car 
Manet s'était appliqué sur la tète de Perluiset, pour 
la bien mettre dans l'air et la faire entrer dans le 
chapeau qui la coiffait. A la désignation préliminaire, 
la majorité des voix n'était pas requise, il ne fallait 
obtenir que le tiers à peu près, et le Portrait de Per- 
luiset recueillit plus que le nombre de suffrages 
voulus pour être accepté. Lorsque le moment du 
choix déhnitif arriva, pour lequel il fallait alors la 
majorité absolue des voix, les partisans de Manet 
s'étant comptés ne parvenaient pas à l'emporter sur 
l'autre pai'ti, dont l'opposition persistait acharnée; 
il leur manquait une ou deux voix. Ce fut Gervex, 
au dernier moment, qui obtint le déplacement 
indispensable, en décidant Yollon et de ÎNeuville, 
({ui s'y étaient jusque-là refusés, à donner leur vote. 
Cabanel malgré sa louange relative, demeuré avec 
ses amis 'les peintres de la tradition, avait voté 
contre. 

L'octroi à Manet d'une médaille fit grand bruit, et 
amena au dehors, parmi les artistes, une division 



LES DEUMEliES ANNEES 235- 

analogue à celle dont il avait été cause au jury du 
Salon. Les indépendants, les jeunes gens d'esprit 
émancipé, témoignèrent de leur approbation, tandis 
que les hommes restés fidèles aux traditions, les 
élèves soumis aux maîtres dans les ateliers, s'indi- 
gnèrent. Parmi ces derniers, on rédigea une protes- 
tation violente oîi, après avoir cité les noms des 
membres du jury favorables à Manet, on invitait les 
artistes à se souvenir d'eux, pour ne plus jamais les 
renommer. Les membres qui avaient voté la 
médaille étaient au nombre de dix-sept : Biu, Cazin, 
Carolus-Duran, Duez, Feyen-Perrin, Gervex, Guil- 
laumet. Guillemet, llenner, Lalanne, Lansyer, 
Lavieille, Em. Lévy, de .Neuville, Uull. Vollou, 
Vuillefroy. 

La récompense décernée à Manet était une protes- 
tation contre les anciens errements des jurys, et tout 
le monde, au dehors, lui avait attribué ce caractère; 
mais cependant, parmi les membres du jury qui 
l'avaient accordée, plusieurs avaient agi sans esprit 
de protestation, mus par la seule idée de justice. 
Tous, en définitive, s'étaient trouvés de l'opinion 
que Manet était un homme dont le talent et l'apport 
méritaient d'être reconnus. A l'encontre du dédain 
que le public, la presse en général, et les vieux 
peintres attachés à la tradition, persistaient à lui 
manifester, ceux qui savaient observer devaient 



236 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

reconnaître que son action sur les jeunes artisles 
était, en rcalilé, énorme. Ce n'était plus, il est vrai, 
cette influence immédiate exercée sur le groupe des 
audacieux devenus les Impressionnistes. La péné- 
tiation, en étant moins éclatante, atteignait cepen- 
dant les mieux doués de la nouvelle génération. On 
savait par exemple qu'à la vue des œuvres de Manet, 
un des artistes les plus réputés parmi les jeunes, 
Bastien-Lepage, délaissant Fart traditionnel, s'était 
mis à peindre des scènes contemporaines. On pou- 
vait reconnaître que semblable évolution, due à la 
môme influence, s'opérait sous des formes diverses, 
chez la plupart des autres jeunes gens, qui s'adon- 
naient à peindre, dans la manière de plus en plus 
claire, des scènes prises de plus en plus à la vie 
réelle. 

Pendant que le public et la presse revenaient 
cliaque année au Salon se livrera leurs appréciations 
sans suite et à leurs critiques d'occasion, les hommes 
capables de porter des jugements d'ensemble ne 
pouvaient s'empêcher devoir que la peinture pres- 
que entière suivait le mouvement inauguré par 
Manet. Si on eût pu placer côte à côte, pour être 
vus simultanément, le Salon de 1861 où il débutait 
et celui de 1881, tout le monde eût constaté, avec 
stupéfaction, la profonde transformation qui s'était 
opérée. On eût vu que le procédé traditionnel d'asso- 



f.ES DER.MKIŒS ANNEES 237 

ciation de Tombre et de la lumière d'après des règles 
fixes, qu'il avait d'abord répudié, pour peindre en 
tons clairs juxtaposés, était maintenant plus ou 
moins abandonné par les jeunes artistes, qui 
peignaient eux aussi en clair. On eût vu que le 
réalisme, la peinture du monde vivant, qui avait 
soulevé une telle horreur, se produisant d'abord 
avec lui, était devenu d'une pratique générale. On 
eût vu que le prétendu grand art traditionnel de la 
pointure d'histoire, de la mythologie et du nu 
soi-disant idéalisé, qu'il avait d'abord délaissé, était 
maintenant presque entièrement ignoré et ne restait 
plus cultivé que par les anciens, attachés aux erre- 
ments de leur jeunesse. En vingt ans, procédés, 
sujets, esthétique, s'étaient transformés. 

Certes de tels mouvements d'ensemble ne sau- 
raient avoir pour cause l'action individuelle d'un 
seul; ils viennent de besoins profonds et nouveaux, 
arrivant à se manifester d'une façon générale. Mais 
quelle que fût la profondeur du mouvement et quel- 
qu'inéluctable qu'on veuille le juger, Manet en avait 
été l'initiateur, il avait été celui qui découvre la voie 
inexplorée et s'y engage le premier à ses risques et 
périls, sans esprit de retour. Les peintres de la tra- 
dition, qui se refusaient à innover, avaient tout de 
suite et justement reconnu en lui leur ennemi; ils 
avaient tout fait pour l'étouffer et le déconsidérer. 



238 HISTOIRE D"EDOUÂRD MANET 

xViissi, maintenant que les jeunes artistes, soustraits 
aux vieilles pratiques et favorises par les chango- 
menls accomplis, arrivaient à leur tour à Tinlluence 
et au pouvoir dans les jurys, c'était de leur part un 
acte de simple justice que de tirer Manet de la posi- 
tion de réprouvé, oii les autres s'étaient appliqués à 
le maintenir. 

Une fois qu'un artiste était parvenu au rang de 
Hors concours, il était comme de règle que le gou- 
vernement lui conférât la décoration de la Légion 
d'honneur. Cette distinction, dans de telles circons- 
tances, semblait toute naturelle et on ne connaissait 
point de cas oii elle eût été blâmée. Mais Manet était 
tellement à part, les deux partis qui se combattaient 
sur son nom étaient si irréductibles, que lorsqu'au 
nouvel an de 1882, M. Anlonin Proust, ministre des 
Arts, vint le décorer, l'acte étonna, fut jugé auda- 
cieux et souleva, dans le parti de la tradition, le 
même mécontentement qu'avait suscité l'octroi de 
la médaille elle-même. M. Antonin Proust, pour 
décerner la décoration à Manet, avait commencé par 
se mettre à couvert des observations à prévoir de ses 
collègues, en s'entendant avec le chef du cabinet, 
Gambetta, aussi un ami de Manet, et en ne laissant 
par ailleurs rien transpirer de ses intentions. L'ha- 
bitude, pour chaque ministre, était cependant de 
communiquer les promotions qu'il se proposait de 



LES DERNIÈRES ANNEES 2.S9 

faire au Conseil des ministres, et lorsque M. Antoiiin 
Proust vint lire sa liste, M. Grévy, le président de 
la République, prétendit mettre son veto en disant : 
« Ah! Manet, non. » Mais Gambetta, avec l'autorité 
qui lui appartenait, répondit : « Il est bien entendu, 
Monsieur le Président, que chaque ministre garde 
le droit de désigner les titulaires, dans la Légion 
d'honneur, des croix attribuées à son ministère, et 
que le président de la République ne fait que contre- 
signer. » M. Grévy dut se rendre à cette sorte de 
rebutTade, et ces ministres qui désapprouvaient, eux 
aussi, la mesure, n'osèrent hasarder d'observations. 
Manet éprouva une grande satisfaction des récom- 
penses qui lui étaient enfin décernées et qui, banales 
en elles-mêmes, acquéraient des circonstances une 
valeur exceptionnelle. Cet homme, que depuis si 
longtemps le public, la presse et la caricature fou- 
laient aux pieds et tramaient dans la boue, que les 
peintres en renom, chargés de décorations et d'hon- 
neurs, affectaient de tenir à distance, entrait enfin 
dans le cercle des privilégiés et des artistes mis à 
un rang honoré. La séparation qu'on avait prétendu 
maintenir d'avec lui s'était abaissée. Et puis! cette 
médaille donnée par les jeunes, après tant de refus 
et d'expulsions de la part des autres, montrait qu'il 
avait été pris des deux parts comme l'initiateur 
d'un art sur lequel on s'était divisé et combattu. La 



2i0 IIISÏOIUE D'EDOUARD MANET 

médaille faisait présager le triomphe de l'esthé- 
tique qu'il avait inaugurée, sur celle de la tradition 
qu'il avait délaissée. Il était enfin reconnu; il voyait 
se produire cette appréciation de ses œuvres tou- 
jours attendue, qui jusqu'alors l'avait fui, mais qui 
maintenant commençait à lui venir, d'une manière 
certaine. Il était incapable de feinte, aussi laissa-t-il 
voir autour de lui le plaisir que lui causaient les 
témoignages d'approbation qu'on lui donnait enfin. 
Avec sa politesse coutumière , il tint à porter ses 
remerciements aux membres du jury qui s'étaient 
déclarés en sa faveur, il leur fit à chacun une visite. 
Vianet se trouvait donc parmi les récompensés au 
Salon de 1882. Sur les cadres de ses tableaux se 
voyait l'ccriteau, signe de respectabilité. Hors Con- 
cours. Gela changeait évidemment sa situation au- 
près du public. Aussi ne se permettait-on plus de le 
railler avec le sans-gêne d'autrefois. D'ailleurs, l'ac- 
coutumance venue avec les années, on avait fini par 
trouver naturelles chez lui les particularités qui 
dabord avaient paru intolérables. Mais quoique le 
public fut ainsi amené à ne plus se soulever devant 
ses œuvres, il était encore loin de les comprendre et 
de les goûter. Leur originalité les tenait toujours 
méconnues. Lorsque les masses populaires ont formé 
certains jugements, elles en restent ensuite indéfi- 
niment pénétrées, les changements^ne surviennent 



LES DKK.MlilJKS A.N.XÉES 241 

chez elles qu'après un long temps, ou môme ne se 
j)roduisent qu'après l'arrivée de nouvelles généra- 
lions. Si le public, au Salon de 1882, ne témoignait 
plus à Manet le même mépris, si la presse et la 
critique n'osaient plus se conduire envers lui en 
pédagogues, venant lui enseigner les règles de 
son art, public, })resse et critique n'appréciaient 
guère plus qu'autrefois ses tableaux, et son princi- 
pal envoi de l'année ollrait un motif qu'on cherchait 
comme d'habitude à s'expliquer. 

C'était : Un bar aux Folies-Bergère. Au centre, vue 
de face, se dressait la iille tenant le bar. Une glace 
par derrière la représentait en conversation avec un 
monsieur, qui n'apparaissait, lui, que reflété. C'est 
cette particularité de la glace, renvoyant l'image des 
personnages et des objets, qui faisait déclarer l'ar- 
rangement incompréhensible. Et puis cette fille ne 
se livrait encore à aucun acte déterminé qui pût 
amuser. Elle n'était sur la toile que pour y être telle 
quelle, dans l'attente du chaland. Il l'avait peinte de 
cette manière déjà appliquée à des créatures du 
même ordre, eu lui laissant son œil vague et sa 
figure placide. Le bar sur lequel reposent les pro- 
duits destinés aux consommateurs lui avait permis 
d'introduire une de ces natures mortes qu'il aimait. 
Il s'était plu à placer là, cote à côte, des flacons, des 
bouteilles de liqueur, des fruits variés, choisis de 

21 



2i2 IllSTOlUE DEDOLAliD MAXET 

telle sorte qu'ils lui offrissent les tons les plus vifs 
et les plus opposés. Il les a peints en pleine lumière, 
en les harmonisant cependant, et eu les faisant 
entrer dans une même gamme d'ensemble. 

Le tableau exposé concurremment avec le Bar aux 
Folies-Bergère avait pour titre Jeanne. Il représen- 
tait une jeune femme à mi-corps, vêtue d'une robe 
lleurie, coilïée d'un élégant chapeau, son ombrelle 
à la main. Elle était charmante, aussi échappait- 
elle au dénigrement qui accueillait, comme de 
règle, les êtres peints par Manet. Elle trouvait au- 
près du public un accueil bienveillant. 

Le Salon de 1882 était le dernier où Manet expo- 
serait. Il ne devait point voir le succès relatif, a la 
fm obtenu, se changer en victoire définitive. Pour 
cela, il eût eu besoin de vivre encore longtemps 
et de continuer à produire. Or, il touchait au 
terme de sa carrière. La mort approchait. Dans 
l'automne de 4879, un jour qu'il sortait de son ate- 
lier, il avait été saisi dune douleur aiguë aux reins, 
accompagnée d'une faiblesse des jambes, qui l'avait 
fait tomber sur le pavé. C'était la paralysie d'un 
centre nerveux, l'ataxie, un mal incurable qui se 
déclarait. Il allait encore vivre plus de trois ans 
avec la paralysie, qui lui rendrait la marche de plus 
en plus difficile et le tiendrait à la fm presque cloué 
sur sa chaise, mais elle resterait tout le temps locale. 



LliS DI-R.MEHES ANNEES 2i3 

EUo lie lui enlèverait que la faculté de la locomo- 
tion, car la tête ne devait être nullement atteinte et 
rintelligence devait garder, jusqu'au dernier jour, 
loute sa lucidité. Ses facultés de peintre n'ont donc 
point été réduites par son mal. Il a encore pu exé- 
cuter le Portrait de Pfrtinset et le Bar aux Folies- 
Bergère. Si à la fin des œuvres de telle dimension 
lui sont interdites, s'il doit se restreindre à des 
sujets ne demandant plus la même dépense de force 
physique, il peut toujours travailler assidûment, et 
il produit un grand nombre de tableaux de fleurs, 
de natures mortes, et des portraits au pastel. 

Il exécute aussi, pendant les trois années de sa 
maladie, des tableaux de plein air qui, par l'inten- 
sité de la lumière, marquent comme le summum de 
sa peinture dans ce genre. Il ne s'éloigne plus beau- 
coup de Paris, il passe les mois d'été dans le voisi- 
nage. En 1880, il est à Bellevue, près d'un établis- 
sement d'hydrothérapie, où il suit un traitement 
spécial. Le jardin de la maison qu'il habite lui 
fournit les motifs de plusieurs toiles. Sur l'une de 
grande dimension, il fait figurer une jeune femme 
amie de sa famille, assise, vêtue de bleu, contre un 
bosquet. Le tableau, sous le titre de Jeune fille dans 
un jardin, fera partie de sa vente, où il obtiendra du 
succès. En 1881, il passe l'été à A^'ersailles, avenue 
de Yilleneuve-l'Etang. 11 peint, dans le jardin de la 



2i4 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

maison, une œuvre vide d'êtres humains, où un 
simple banc, se détachant contre le mur couvert de 
plantes vertes, devient le personnage. Et ce tableau 
se distingue par Téclat du coloris et l'intensité de la 
lumière. 11 peint encore à Versailles un Jeune taureau 
en plein air, au milieu d'un herbage, le seul tableau 
de ce genre qu'il ait produit. Dans l'été de 1882, 
le dernier qu'il eut à vivre, il occupe à Rueil la 
maison de campagne du dramaturge Labiche, qui 
la lui loue. Là il peint tout simplement la façade de 
la maison. Elle est banale, moderne, carrée, avec 
des contrevents gris. Il tire de ce pauvre motif des 
toiles lumineuses et séduisantes. 

L'ataxic qui était venu le frapper se produisait 
comme la fin naturelle que comportait son orga- 
nisme. C'était un homme d'une sensibilité excessive, 
d'une nervosité extrême. C'est à cela qu'il devait 
son acuité de vision. Les images transmises par 
l'œil, passant à travers le cerveau, y prenaient cet 
éclat qui, fixé par le pinceau sur la toile, heurtait 
la vision banale des autres hommes. Mais cette 
faculté hors ligne, qui lui conférait sa supériorité 
d'artiste, entraînait en même temps la fragilité phy- 
sique, et sous le poids du travail et de la terrible 
lutte qu'il avait toute sa vie soutenue, contre sa 
famille et contre son maître Couture d'abord, puis 
contre les jurys, contre la presse, contre le public, 



LES DEUNII'RES AN.NÉES 2i3 

il succombait. D'ailleurs sa nervosité extrême venait 
(le famille, car ses frères la partageaient, et, sous 
des formes accidentelles différentes, ils sont tous les 
doux morts jeunes comme lui, d'épuisement nerveux. 
Il eût pu cependant prolonger son existence, dans 
une certaine mesure, au delà du terme qu'elle devait 
atteindre, s'il s'était résigné à supporter son mal, 
sans essayer de vains remèdes. Sa femme, sa mère, 
son beau-frère, Léon Leenholï, lui prodiguaient les 
soins les plus dévoués. Ses amis s'employaient de 
leur mieux à le distraire; mais cet homme si plein 
d'entrain ne pouvait supporter l'arrêt du mouve- 
ment. Il se conlia à un médecin prétendant guérir 
les maladies nerveuses, qui fit sur lui l'expéiience 
de ses remèdes, des poisons. 11 s'en trouva momen- 
tanément bien, c'est-à-dire, qu'agissant comme 
stimulant, ils lui procuraient un retour d'activité 
temporaire. Il en continua indéfmiment lusage et 
abusa en particulier du seigle ergoté, qui amena un 
empoisonnement du sang. Un jour, le bas de sa 
jambe gauche, une partie du corps déjà malade et 
affaiblie par la paralysie, se trouva tout à fait morte. 
11 s'alita. La gangrène se mit dans la jambe. L'am- 
putation dut être pratiquée. Il languit après cela 
dix-huit jours, sans qu'on lui eût révélé la terrible 
opération et qu'il connût la perte de son membre. Il 
était trop atteint pour pouvoir survivre. Il mourut 

21. 



246 HISTOIRE D'EDOUARD MANET 

le 'AO avril 1883 et fut inhume au cimetière de 
Passy. Son ami M. x^ntonin Proust fit entendre un 
dernier adieu sur sa tombe. 

Manet offrait le type du parfait Français. J'ai 
entendu Fantin-Latour dire : « Je l'ai mis dans mon 
hommage à Delacroix, avec sa tête de Gaulois. » 
Les peintres jugent par les yeux, et Fantin de cette 
manière jugeait bien. Il était blond, agile, de taille 
moyenne, le front s'était découvert de bonne heure. 
D'une physionomie ouverte et expressive, aucune 
feinte ne lui était possible, la mobilité de ses traits 
indiquait immédiatement les sentiments qui l'ani- 
maient. Le geste accompagnait chez lui la parole et 
une certaine mimique du visage soulignait la pensée. 
11 était tout d'impulsion et de saillie. Sa première 
vision comme peintre, son premier jugement comme 
homme étaient d'une étonnante sûreté. L'intuition 
lui révélait ce que la réflexion découvre aux autres. 
11 était fort spirituel, ses mots pouvaient être acérés, 
et en même temps il laissait voir une grande 
bonhomie et, dans certains cas, une véritable 
naïveté. Il se montrait extrêmement sensible aux 
bons et aux mauvais procédés. Il n'a jamais pu 
s'habituer aux insultes dont on l'abreuvait comme 
artiste, il en soudrait à la lin de sa vie autant qu'au 
premier jour. 11 s'emportait d'abord contre ses 
détracteurs, quand leurs attaques se produisaient. 



LES DEUM1:HES ANNEES 247 

Dans ses rapports d'homme à homme, il apparaissait 
de même susceptible. Il eut un duel avec Duranty, 
pour un échange de paroles aigres ayant conduit à un 
soufflet. Mais, avec cette susceptibilité et cette promp- 
titude à relever les offenses, il ne gardait ensuite 
aucune sorte de rancune. C'était en somme un 
homme d'autant de cœur que d'esprit, et son com- 
merce était aussi sûr que plein de charme. 



APRÈS LA MORT 



XI 



APRES LA MORT 



La pensée vint loul de suite, aux amis de .Miind 
mort, de faire une exposition g'énéralc de son 
umvre. Dans une réunion préliminaire formée de 
sa veuve, de ses frères, de M. Antonin Proust et 
de celui qui écrit ces lignes, nous décidâmes de 
demander la salle de l'Ecole des Beaux-Arts, sur le 
quai Malaquais. L'espace dont on disposerait serait 
suffisant et le prestige attaché à l'École donnerait 
à l'exposition le caractère dune sorte de triomplie 
posthume, que nous recherchions précisément. 
Manet m'avait, dans son testament, prié d'être son 
exécuteur testamentaire, et on jugea qu'il m'ap- 



252 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

partenait de faire, auprès de qui de droit, une 
première de'marche, pour obtenir la salle de TÉcole 
des Beaux-Arts. J'expliquai qu'il faudrait m'adresser 
a M. Kaempfen, directeur des Beaux-Arts, dont les 
idées m'étaient assez connues pour que je pusse 
assurer d'avance que nous subirions un refus. Mais 
on décida de passer outre à mon objection, de suivre 
la filière, en voyant d'abord le directeur, sauf à 
s'adresser ensuite au ministre. 

J'allai donc trouver M. Kaempfen. C'était un vieil 
ami. Quand je lui eus exposé ma demande, qui 
l'étonna fort, il me répondit qu'il ne pouvait l'ac- 
cueillir et, avec une bienveillante candeur, il me 
reprocba de l'avoir mis dans l'obligation de m'op- 
poser un refus, en lui faisant visite pour un objet 
aussi extraordinaire. C'était à peu près comme si 
j'eusse prétendu que le curé de Notre-Dame m'ouvrît 
sa cathédrale pour glorifier Voltaire. J'étais préparé 
à la réponse de M. Kaempfen, que, connaissant ses 
goûts, je trouvai toute naturelle, et après lui avoir 
dit fort amicalement, de mon coté, que ma visite 
était surtout due au désir d'observer les convenances, 
j'ajoutai que nous allions porter notre demande au 
ministre. 

Lorsque j'eus fait connaître le refus éprouvé à la 
direction des Beaux-Arts, il fut décidé qu'on irait 
maintenant trouver le ministre, qui était Jules 






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APRES l.\ MOUT 253 

Ferry. J'étais lié aussi depuis longtemps avec celui- 
ci, et ses préférences artistiques semblables à celles 
(le M. Kaempfen m'élaient assez connues, pour me 
convaincre que, si on m'envoyait vers lui comme 
on m'avait envoyé vers son subordonné, l'échec 
serait le même et cette fois sans recours. Ce fut 
donc M. Antonin Proust, député et ancien ministre, 
(|iii dut faire la démarche décisive. Il me prit avec lui 
et nous allâmes ensemble au ministère. M. Proust, 
dans ses Souvrnirs sur Edouard Manet, a dit que 
Jules Ferry lui avait, par bienveillance pour Manel, 
accordé la salle de i'Fcole des Hciiux-Ails. Je n'oi 
aucune raison d'être défavorable à Jules Ferry, 
mais la vérité doit passer avant loiil, et elle est que 
M. Proust a |)erdu le souvenir des faits ou que, par 
délicatesse, il cherche à laisser à un autre le mérite 
qui lui revient à lui-même. M. Proust «'lail à ce 
moment, non seulement un des députés faisant 
partie de la majorité parlementaire qui soutenait le 
ministère, mais il était de plus membre de la Com- 
mission du budget et spécialement rapporteur du 
budget des Beaux-Arts, il avait été ministre des 
Arts dans le cabinet Gambetta et, sur une ques- 
tion touchant aux arts, ses demandes ne pouvaient 
qu'avoir une force irrésistible. 

Lorsque nous fûmes reçus par Jules Ferrv, 
M. Proust lui dit, en termes exprès, qu'il deman- 



2oi HISTOIRE DÉDuLAllD MANET 

dait rÉcole dos Beaux-Arts, pour une exposition 
posthume de l'œuvre de Manet. Je vois encore le 
soubresaut de Ferry, fort contrarié, mais la question 
de jugement estliétique s'efîaçait devant la nécessité 
politique, et comme ministre il dut accorder sans 
résistance la faveur que nous sollicitions. Je crus 
devoir alors lui exprimer, au nom de la famille et 
des amis de Manet, tous nos remerciements. 11 
m'arrêta, par un geste significatif et quelques mots, 
en me donnant à comprendre que nous n'avions 
aucune gratitude personnelle à lui témoigner, que 
sa bienveillance ne s'adressait qu'à un homme poli- 
tique, auquel il ne pouvait songer à déplaire. C'est 
donc à l'influence possédée alors par M. Antonin 
Proust, que les amis de Manet ont dû d'obtenir 
l'Ecole des Beaux-Arts pour exposer ses œuvres. 

M. Proust eut ensuite l'idée d'inviter le président 
de la République, M. Jules Grévy, à venir visiter 
l'exposition projetée. Quelque temps auparavant, il 
avait avec Castagnary fait une exposition posthume 
de l'œuvre de Courbet à l'École des Beaux -Arts, 
dans cette même salle qui nous était maintenant 
accordée. Sur son invitation, le président Grévy 
était venu la visiter. Il est probable qu'il ne s'y était 
rendu qu'avec la pensée d'honorer l'œuvre d'un 
concitoyen, d'un Franc-Comtois comme lui, car son 
goût décidé pour l'art traditionnel ne devait aucu- 



AI'UES LA MOliT 2;io 

nement le porter vers un talent aussi original que 
celui de Courbet. C'était donc trop prétendre, que 
de croire qu'il viendrait visiter Texposition d'un ar- 
tiste comme Manet, tenu à cette époque pour encore 
plus hors des règles que Courbet et n'ayant pas, 
comme celui-ci, rattache personnelle de la com- 
munauté de province. M. Proust eût dii aussi se 
souvenir, que lorsqu'il avait naguère communi(|ué 
au conseil des ministres sa détermination de décorer 
Manet, M. Grévy avait hautement manifesté sa 
désapprobation, mais il pensait qu'après avoir amené 
le président à l'exposition de Courbet, il l'amènerait 
peut-être aussi à celle que nous projetions et 
qu'alors il devait, par amitié pour Manet, essayer 
d'y parvenir. Il me prit donc encore avec lui et nous 
nous rendîmes à l'Elysée. 

M. Grévy nous remercia fort courtoisement de 
notre démarche. Il avait beaucoup connu, alors 
qu'il était au barreau, M. et M"" Manet, les père 
et mère de l'artiste, chez lesquels il avait fréquenté. 
Il nous retint assi>z longtemps pour nous parler 
d'eux. Il nous raconta des anecdotes sur M. ]\lanct 
juge et sur ses collègues du tribunal, devant lesquels 
il avait souvent plaidé. Je crois qu'il aurait eu 
plaisir à se rendre à notre invitation, à faire hon- 
neur au hls, en souvenir des parents qui avaient 
été ses amis; cependant il ne voulut prendre aucun 



256 HISTOIRE DEUOUAUD MA.NLT 

engagement. Je compris qu'à ses yeux, il était im- 
possible qu'un présidentde la République se commît, 
au point de visiter l'exposition d'un artiste aussi 
attaqué que Manet. 11 ne devait donc point y venir. 
Nous avions aiiisi rencontré, en remontant l'échelle 
administrative et gouvernementale, du directeur des 
IJeaux-Arts au minisire et au président de la Répu- 
blicjue, trois hommes également attachés au poncif, 
à l'art traditionnel, et partageant cette opinion, 
encore dominante chez la foule, que l'œuvre de 
Manet ne méritait aucune reconnaissance et aucune 
consécration. 

L'Ecole des Beaux-Arls ne nous ayant pas moins 
été accordée, nous songeâmes à réaliser l'exposition. 
Un comité de patronage et d'organisation fut formé, 
(|ui comprit : ]\JM. Edmond Razire, Marcel Rernslein, 
Philippe Rurty, Jules de Jouy, Charles Deudon, 
Durand-Ruel, Fantin-Latour, J. Faure, de Fourcaud, 
Henri Gervex, Henri Guérard, A. Guillemet, Albert 
Hecht, l'abbé Hurel, Ferd. Leenholf, Eugène Manet, 
Gustave Manet, de IN ittis, Georges Petit, Léon Leenholl', 
Roll Alfred Stevens, Albert WoltV, Emile Zola, Anlo- 
nin Proust, Théodore Dure t. On décida de faire une 
exposition sans triage. On adait donc présenter au pu- 
blic, réunies et groupées, les toiles qui avaient le plus 
excité sa colère ou ses rires et celles que les jurys 
avaient refusées : le Buveur (rahsinihc, le Déjeuner 



APRES LA MUUT 2.17 

sio' Iherbe^ YOlijrnpia^ le Fifre^ YAcleur Iraguiue, 
le Balcon, Y Argenteuil, le Linge , Y Artiste. C'était 
l'homme non expurgé, tel qu'il s'était produit au 
cours de sa carrière, qu'on montrerait. De telles 
expositions posthumes sont la pierre de touche et 
l'épreuve décisive. Lorsqu'un artiste meurt, il s'opère 
un changement immédiat dans la façon de voir son 
œuvre. L'amour ou la haine, la popularité ou la 
défaveur, le manque ou la possession des honneurs 
attachés à la personne même et capahles dintluen- 
cer le jugement, ont disparu. L'homme n'est plus 
là, et avec lui s'en est allé tout ce qui lui api)arte- 
nait en propre. Les œuvres isolées vont maintenant 
commencer à être jugées pour elles-mêmes. Or seu- 
les surmontent avantageusement pareille épreuve, 
qui sont originales et puissantes. 

11 est des peintres qui atteignent de leur vivant 
à un grand renom et qui souvent n'ont produit, en 
les répétant, que deux ou trois tableaux. L'étroitesse 
de la création échappe au public et à la moyenne 
des critiques, jugeant au jour le jour et sans suite. 
Comme ils ne voient les œnivres envoyées aux Salons 
ou aux expositions privées que successivement et de 
loin en loin, ils s'en montrent satisfaits, sans recon- 
naître qu'ils n'ont devant eux que des choses déjà 
vues et des répétitions de répétitions. Mais après la 
mort de tels artistes, si on entreprend une exposition 



2ti8 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

générale de ce qu'ils laissent, la pauvreté en apparaît 
tout de suite et vient crever les yeux. Les toiles 
accumulées se réduiront en définitive aux deux ou 
trois que Fliomme, comme arrangement et comme 
sujet, a seules eu le pouvoir de trouver et le nombre 
n'aura d'autre résultat que de faire éclater l'indi- 
gence de l'ensemble. L'exposition posthume des 
œuvres d'un peintre se produit donc comme une 
épreuve décisive qui, selon les cas, confirmera ou 
cassera le jugement provisoire antérieurement porté. 
L'exposition de l'œuvre deManet eut lieu à l'École 
des Beaux-Arts, en janvier 1884. Elle attira un grand 
concours de visiteurs et toute la presse et les criti- 
ques lui donnèrent leur attention '. Dans les années 
qui avaient précédé sa mort, Manet était devenu 
l'artiste sur lequel on s'était divisé, les indépen- 
dants, les jeunes en faisant leur porte-drapeau, et 
les hommes attachés à la tradition continuant à 
voir en lui leur ennemi. Deux partis de force iné- 
gale , il est vrai, s'étaient ainsi formés qui, du 
monde des artistes, s'étaient étendus à celui des cri- 
tiques et des amateurs, et maintenant ils allaient se 
rencontrer à l'exposition posthume, avec la pensée 
de se confirmer, l'un dans son approbation, l'autre 

1. Une premii're étiuie suivie sur la vie et l"œuvi'e de .Manet a 
paru à ce moment : Edmond Bazire. Edouard Manet. A. Ouanlin. 
Paris, 1884. In-S» illustré. 



APRES LA MORT 259 

dans son hostilité. Mais si les partisans curent tout 
desuite sujet d'accentuer leurs louanges, les ennemis 
ne purent persévérer dans leur réprobation et leurs 
critiques intransigeantes. Ils fléchissaient. On voyait 
ce spectacle curieux de gens qui, se rappelant 
l'ancien mépris qu'ils avaient sincèrement ressenti 
devant les œuvres montrées pour la première lois 
aux SalonSj et venus maintenant à l'exposition 
d'ensemble, avec la pensée de le retrouver et de le 
manifester à nouveau, quoi qu'ils en eussent, ne le 
retrouvaient plus, et, à leur étonnement, se sentaient 
maintenant tout autres. Les œuvres étaient de- 
meurées les mêmes, mais eux avaient changé. Le 
monde ambiant s'était modifié. Les années, en 
s'écoulant, avaient vu une esthétique nouvelle pré- 
valoir, une vision différente se former, et on ne 
})ouvaii nier que la transformation ne se fût accom- 
plie dans le sens indiqué par Manet et en suivant 
sa voie. Ce réalisme, ap})aru avec ses œuvres, jugé 
alors une chose grossière, mais qui était simple- 
ment la peinture du monde vivant, maintenant 
accepté, était devenu dune pratique courante. Cette 
façon de juxtaposer les tons clairs, d'abord con- 
damnée chez lui comme une révolte individuelle, 
s'était aussi généralisée. Elle avait presque entière- 
ment remplacé la manière de peindre sous des 
ombres épaisses. Toute la peinture s'eu était ainsi 



2G0 HISTOIRE D'EDOUARD MAXET 

allée vers la clarté, eila séparation, si profonde au 
début, constatée entre sa gamme de tons et celle 
des autres, n'existait plus. 

Il fallait donc bien reconnaître, devant son œuvre 
exposée aux Beaux-Arts, que Manet avait été un 
novateur fécond. Le ton général de la presse et des 
critiques, les commentaires des connaisseurs, mon- 
traient par suite un grand changement. On revenait 
des dédains antérieurs, du dénigrement systéma- 
tique. L'époque de méconnaissance absolue était 
encore trop voisine, la période des insultes s'était 
Irop prolongée, pour qu'on put généralement louer 
sans réserves, mais lous en définitive admettaient 
maintenant que Manet avait été un artiste doué de 
puissance et d'invention. Cette conclusion s'imposait 
par l'évidence de ce que l'on voyait. Il n'existait 
point de répétition dans l'univre exposée. Contrai- 
rement à ces artistes qui, lorsqu'ils ont trouvé une 
manière qui leur a valu la faveur publique, s'y 
tiennent ensuite immuables, Manet, lui, n'aviiil 
cessé de se renouveler. On pouvait constater qu'il 
était allé sans cesse vers i)îus de clarté et plus 
de lumière. On reconnaissait qu'il avait varié 
ses sujets et ses arrangements sans interruplion. 
Dans les cent soixante-dix-neuf numéros du cata- 
logue, composés de peintures à l'huile, d'aqua- 
relles, de pastids, de dessins, d'eaux-fortes et de li- 



APRÈS L.V iMOUT 26 1 

Ihograpliies, on découvrait une incessante diversilé. 

L'exposition de l'École des Beaux-Arts devait être 
suivie de la vente de l'atelier et d'œuvres diverses, 
dans l'intérêt de la veuve. Il en résulterait une 
nouvelle épreuve, soutenue avec un nouveau public, 
celui de la rue. Manet avait atteint une telle noto- 
riété, que son nom était descendu aux derniers 
rangs. Quand on le prononçait, n'importe quel 
cocher, balayeur ou garçon de café pouvait dire : 
Ah! oui, Manet! je connais, en se représentant tout 
de suite un artiste excentri(iue et dévoyé. Dans ces 
milieux oîi la capacité manque pour se former une 
opinion propre sur les choses d'art, les jugements 
ne peuvent venir que du dehors et sont donnés par 
les couches supérieures et la presse. Or la caricature, 
les insultes des journaux, le mépris des artistes en 
renom et des critiques s'étaient si longtemps exercés 
contre Manet, que le peuple en dessous en avait été 
empoisonné. 

Quand la vente fut annoncée par les journaux et 
des affiches, l'étonnement des passants fut donc 
grand. Une semblable tentative était-elle vraiment 
réalisable? Gerles on savait que Manet possédait des 
défenseurs parmi les journalistes, les artistes et les 
amateurs, mais tous ceux-là étaient considérés dans 
le peuple comme des originaux, désireux de se 
signaler à tout prix et d'attirer n'importe comment 



2Ô2 HISTOIRE DEDOUARD MAXET 

lattention. Cependant, qu'il y eût des gens capables 
d'aller jusqu'à donner leur argent, pour se distin- 
guer des autres, paraissait à la plupart invraisem- 
blable. La vente devint donc un événement, qui 
surexcitait la curiosité. Aussi l'exposition à l'Hôtel 
des ventes attira-t-elle un très grand concours de 
ces promeneurs du dimanche qui, à son intention, 
se détournaient du Boulevard, et le premier jour des 
enchères, l'Hôtel de la rue Drouot fut-il littérale- 
ment envahi. La vente avait lieu dans les salles du 
fond, 8 et 9, dont on avait enlevé la cloison et qui 
réunies formaient un assez grand local ; mais il se 
trouva trop petit. La foule entassée dans le corridor 
et les pourtours déborda, par une poussée formidable 
Le commissaire-priseur et les experts durent opérer 
dans un tout petit espace, au milieu de la cohue. On 
avait fait précédemment des ventes d'Impression- 
nistes, oîi les tableaux avaient été adjugés à des 
prix infimes, au milieu des rires el des quolibets, et 
la foule était venue à la vente de Manet dans de 
telles dispositions d'esprit qu'elle eût trouvé grand 
plaisir à voir se reproduire les avanies déversées sur 
les Impressionnistes. 

Los ventes des grands collectionneurs, des artistes 
célèbres après décès, attirent un monde d'élite, de 
critiques, de collectionneurs, d'hommes de goût en 
vue, qui s'y rendent, comme à des réunions où leur 



APRES LA MORT 2ti3 

présence est obligée. Ceux-là n'assistaient point à la 
vente de Manet. Les grands marchands manquaient 
aussi. Les experts, M. Duranil-Ruel, M. Georges 
Petit, le commissaire-priseur, M. Paul Chevalier, 
avaient fait de leur mieux pour parer à l'absence de 
leur clientèle habituelle, en stimulant les amis et 
partisans de Manet connus ou supposés tels, M. Du- 
rand-Ruel surtout s'était mis en campagne, pour 
trouver des acheteurs. La vente, commencée dans 
des conditions si précaires, prit tout de suite une 
allure de succès inespérée. Sur toutes œuvres on 
mettait des enchères, et beaucoup parmi les ache- 
teurs étaient des amateurs nouveaux et inattendus, 
venantgrossir le groupe des amis connus. On vendait, 
entre autres, sept tableaux exposés aux Salons. Le liar 
aux Folies-Bergf'i-e réalisait 0.8OO francs; Chez le 
père LaUadlle^ 5.000 francs ; le Portrait de Faiire 
en Hamiet , 3.500 francs; la Leçon de musique, 
4.400 francs; le Balcon, 3.000 francs. Puis ensuite 
le Linge faisait 8.000 francs; Nana, 3.000 francs; 
la Jeune fille dans 1rs /leurs, 3.000 francs. L'Oh/m- 
pia était retirée à 10.000 francs et VArgenteuil à 
12.000 francs. Ces prix semblaient, alors qu'on les 
criait, extraordinaires. Ils déconcertaient absolument 
ces spectaleurs, venus pour assister à un insuccès 
et disposés à rire, mais se tenant maintenant silen- 
cieux. Manet se vend! disait la foule étonnée, à la 



2^:4 HISTOIIΠD'EDOIAHD MA.NLT 

sortie, et la nouvelle coiirut immédiatement tout 
Paris. La vente, en deux vacations, les 4 et 5 fé- 
vrier 1884, produisait 11G.G37 francs. 

Les ventes sont devenues des épreuves, qui per- 
mettent de déterminer la position des artistes. Il 
esl certain que la valeur artistique et la valeur 
marchande d'une œuvre ne s'accordent d'abord gé- 
néralement point , qu'elles sont même le plus 
souvent en complète divergence. Mais à la longue, 
l'intervalle tend à se combler. Les marchands, les 
collectionneurs, qui possèdent certaines connais- 
sances ou tout au moins du llair, doivent finir par 
ne mettre de grosses enchères que sur ces œuvres 
laissant voir un mérite assez certain })our les garantii' 
d'une dépréciation de prix dans l'avenir. Le succès 
aux enchères est donc devenu comme un critérium, 
qui sert approximativement à fixer l'opinion sur 
le mérite d'un artiste. La vente de l'atelier de Manet 
ayant réussi et les prix payés dépassant ce qu'on 
avait pu supposer, le public en reçut l'impression 
qu'il avait dû après tout se tromper, en plaçant 
Manet si bas, et qu'il fallait revenir envers lui à un 
meilleur jugement. Et comme l'exposition de s m 
œ'uvre à l'Ecole des Beaux-Arts l'avait d'ailleurs 
fait monter dans l'estime de l'élite, capable de se 
former une opinion raisonnée, il se trouva que 
l'exposition des Beaux-Arts et la vente combinées le 



APRÈS LA MORT 265 

laissaient fort agrandi et élevé dans l'opinion gé- 
nérale. 

Cinq ans s'écoulèrent après l'exposition d(^ llù-ole 
des Beaox-Arls, sans qu'une nouvelle occasion s'of- 
frît de montrer un ensemble d'o'uvres de Manel, 
lorsqu'en 1889, une Exposition universelle avait 
lieu, où il serait représenté. Il allait ainsi obtenir 
réparation de l'injure qu'on lui avait faile en l'ex- 
cluant des Expositions universelles de 18117 et de 
1878. La réparation serait d'autant plus éclalante 
que, par suite du règlement de la nouvelle exposi- 
tion, il y lig'urerait au milieu des maîtres du siècle 
entier. Les Expositions universelles de 1867 et 1878 
ne s'étaient ouvertes qu'à des tableaux p(Mnts pen- 
dant la période décennale (|iii les avait précédées. 
Espacées de dix ans en dix ans, tdles n'avaient reçu 
que des œuvres produites dans l'intervalle de l'une à 
l'autre. Mais celle de 1889 devait, dans la pensée 
de ses auteurs, servir à commémorer le centenaire 
de la Révolution. Il fut donc décidé, par une inno- 
vation, qu'elle olfrirait, à côté d'une exposition 
décennale comme les autres, une exposition dite 
centennale, qui s'étendrait aux peintres survenus 
entre les dates de 1789 et de 1889. Manet mort en 
1883 était du nombre. 

L'exposition centennale était précisément aux mains 
de M. Antonin Proust, directeur, secondé, pour le 



266 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

choix et le placement des tableaux, par M. Roger 
Marx, inspecteur des Beaux-Arts. Tous les deux, 
comme admirateurs de Manet, allaient placer ses 
œuvres en vue, dans le salon pricipal. C'était un 
redoutable honneur. Il lui faudrait entrer dans le 
rang des maîtres du siècle entier et être jugé en 
parallèle avec eux. Les œuvres exposées étaient au 
nombre de quatorze ; au premier rang : Y Olympia, 
le Fifre, le Bon Bock, Y Argenteuil , le Portrait de 
M. Antonin Proust, Jeanne. Ces tableaux soute- 
naient avantageusement la comparaison avec ceux 
des plus grands du siècle. Tout ce puhlic spécial 
de peintres, de critiques, de connaisseurs, de gens 
de goût devait maintenant reconnaître, sans ré- 
serves, la maîtrise de l'homme qui les avait pro- 
duits. L'Exposition universelle amenait les étrangers, 
dont le jugement était encore plus favorable. Les 
jeunes peintres du dehors faisaient tout spécialement 
de ses a'uvres rohjet de leurs études et de leurs 
observations. Les connaisseurs, en particulier des 
Etats-Unis et de l'Allemagne, s'en déclaraient hau- 
tement admirateurs et s'étonnaient qu'en France, 
dans le pays de leur production, elles eussent pu 
être si longtemps méconnues. L'Exposition univer- 
selle de 1889 venait ainsi compléter le travail favo- 
rable réalisé à l'Ecole des 13eaux-Arts. A son issue, 
il n'y avait presque plus personne, parmi les gens 



APIIKS I.A MOUT 2(37 

capables de juger réellement, qui se refusât à 
admettre que Manet était un maître, à placer au 
premier rang des maîtres du siècle. 

A la vente de l'atelier de Manet, en 1884, on avait 
fait retirer à sa veuve Y Olympia et Y Argenleuil. 
L'intention avait été de réserver des œuvres que, 
plus tard, o:i pourrait faire entrer dans les collec- 
tions publiques. L'Olympiah. ll'^xposition universelle 
de 1889 avait tellement séduit un collectionneur 
américain, qu'il avait exprimé sa détermination de 
l'acquérir. Le peintre Sargent en ayant eu connais- 
sance jugea fâcheux que l'œuvre pût être perdue 
pour le public et qu'au lieu de prendre place dans 
un musée ouvert à tous, elle fût ensevelie au loin 
dans une collection particulière. Il crut qu'il y 
aurait moyen de la retenir en France et, pour 
aviser aux mesures à prendre, il lit part de ses 
craintes à Claude Monet. Celui-ci pensa tout de 
suite qu'il fallait faire entrer le tableau dans un 
musée de l'Etat, selon la prévision qu'on avait eue 
en amenant M"' Manet à le garder. 11 prit donc 
l'initiative d'une souscription. On réunirait vingt 
mille francs à donner à M""' Manet, en échange de 
YOi/jmpia, qui serait remise au musée du Luxem- 
bourg. 

L'intention d'olTrir YQli/mpia à l'État fut portée à 
la connaissance du public par les journaux. Alors 



2GS HISTOmE DEDOLAIiD MA.XET 

il apparut que Manet avait fait, dans l'estime géné- 
rale, assez de progrès pour qu'on admît l'idée de le 
voir pénétrer dans les musées. Oui! on acceptait 
qu'une de ses œuvres entrât au Luxembourg, cepen- 
dant on trouvait à redire au choix de YOhjmpia. On 
voulait bien un tableau de lui, mais pas celui-là. 
On demandait un de ceux qui montraient ses qua- 
lilés, sans ce qu'on appelait ses défauts, par exemple 
le Cltantear espagnol^ du Salon de 18(jl, récompensé 
par une mention honorable, ou le Bon Bock^ accueilli 
par la faveur publique, au Salon de 1873. Manet 
présenté sous sa forme jugée sage eût convenu à 
tout le nu^nde et si ses amis avaient voulu se plier 
à la concession demandée, on était prêt à accepter 
leur olTre d'un tableau, à les en louer et à les en 
remercier. 

Mais les amis de Manet n'entendaient faire aucune 
concession. Ils avaient précisément choisi VOlijmpia 
pour l'olTrir à l'État, comme une des œuvres où 
l'originalité de l'artiste se manifestait dans sa plé- 
nitude. C'était le tableau historique, qui rappelait 
l'universel mépris, alors que seuls Baudelaire et 
Zola avaient osé alTrontcr la colère publique, en 
déclarant leur admiration. Manet, homme de combat, 
n'avait jamais songé à faire de concessions ; quand 
il avait envoyé aux Salons des tableaux jugés 
sages, c'était par hasard, sans ([u'il s'en doutât. Mais 



APIU:.S LA MOllT 2G0 

X'Oh/mpia élail di'inciu'ce comme l'enfant préféré 
de ses créations. Après Tavoir une première fois 
montrée au Salon de I8G0, il l'avait encore produite 
à son exposition particulière de ISGT et depuis 
l'avait toujours tenue en vue dans son atelier. Ses 
amis, désireux de continuer la lutte après lui, 
jusqu'au triomphe définitif, l'avaient reprise comme 
l'occasion de bataille par excellence. Ils l'avaient 
fait figurer, au premier rang, à l'exposition de 
l'œuvre entière à l'École des Beaux-Aris en 1884, 
ils l'avaient comprise parmi les toiles envoyées à 
l'Exposition universelle de 1889, et maintenant ils 
la choisissaient, de préférence à toute autre, pour 
l'offrir à l'État. 

Il devint donc évident que c'était une revanche 
éclatante, le triomphe pour Manet, que ses amis 
poursuivaient, par une souscription publique faite 
en vue d'acheter YOhjmpia. Mais alors les anciens 
adversaires, les hommes dévoués à la tradition s'in- 
dignèrent de telles prétentions, qu'ils trouvaient 
excessives. Comment! on voulait, sans rien entendre, 
les forcer à recevoir b? tableau qui les avait le plus 
révoltés, qui continuait le plus à leur déplaire, dans 
lequel ils ne voyaient toujours qu'un exemple cor- 
rupteur. Puisqu'il en était ainsi, ils s'opposeraient 
à ce que lolTre qu'on ménageait fiit acceptée. Ce 
fui donc paruii b's peintres de la tradiiioa, dans les 

2:1. 



270 HISTOIRE D'EDOUAUI) MANEÏ 

commissions des musées, parmi les fonctionnaires 
des Beaux-Arts, parmi certains critiques, un véri- 
table soulèvement et la détermination de faire re- 
pousser par l'État le tableau qu'on voulait lui olïrir. 
Les amis de Manet n'en persistèrent que davantage 
dans leur dessein. Alors on vit les deux partis, qui 
avaient existé pour et contre Manet et qui s'étaient 
longtemps tenus aux prises, se reformer et reprendre 
le combat. Chacun mit en œuvre ses moyens d'in- 
fluence et la presse servit de véhicule à des appels et 
à des lettres de toute sorte. 

La bataille ainsi engagée se poursuivit, mais en 
se prolongeant, elle amena à se ranger avec les 
amis de Manet tous ces artistes, hommes de lettres 
ou connaisseurs qui, partisans de l'originalité en 
art, se soulevaient contre la prétention des défen- 
seurs de la tradition de tenir les musées fermés, 
comme ils avaient autrefois essayé de faire pour 
les Salons, aux œuvres contraires à leurs formules 
et à leurs règles. La souscription finit ainsi par 
recueillir l'adhésion d'un tel nombre d'hommes 
célèbres ou en vue, qu'elle en prit un grand poids. 
En outre Claude Monet, sachant qu'en 188t onn'avait 
obtenu l'usage de l'École des Beaux-Arts, pour l'expo- 
sition de l'œuvre de Manet, qu'en passant par-dessiis 
les subordonnés pour s'adresser personnellement au 
ministre avec l'appui d'un homme politique, était 



APIŒS LA MORT 271 

allé offrir ['Olympia directement au ministre des 
Beaux-Arts, M. Falliôres, présenté et soutenu par 
le député Camille Pelletan. Avant que le ministre 
n'eût pris de détermination, un changement de ca- 
binet amenait le remplacement de M. Fallières pai- 
M. Bourgeois, et ce fut lui qui eut à prendre la 
décision. Mais à ce moment la souscription, par 
l'adhésion des noms éclatants recueillis, avait acquis 
une telle importance, que les opposants dans les 
commissions des musées et les bureaux des Beaux- 
Arts fléchissaient. M. Bourgeois, sous rinfluence di' 
M. Camille Pelletan, un de ses amis personnels et 
un de ses soutiens à la Chambre, intervenant alors 
pour Facceptation, le tableau fut déiinitivement 
reçu par la commission et les directeurs du musée. 
Un arrêté ministériel, en date du 1" novembre 1890, 
^'acceptait régulièrement, pour être placé au Luxem- 
bourg. 

Claude Monet avait dû combattre pendant plus 
d'un an avant de triompher, mais la résistance op- 
posée n'avait servi qu'à mieux mettre en relief son 
entreprise. Il avait réussi à forcer la porte du musée 
et Manet y entrait, sous sa forme la plus caracté- 
ristique. Voici quels avaient été les souscripteurs : 
Bracquemont, Philippe Burty, Albert Besnard, Mau- 
rice Bouchor, Félix Bouchor, de Bellio, Jean Béraud, 
Bcrend, Marcel Bernstein, Bing, Léon Béclard, Ed- 



2"2 lilSTOIRE D'ÉDOUAHD xMAXET 

mond liaziro, Jacques Blanche, Boldini, Blot, Boiir- 
diii, Paul Bonnetaiii, Brandon. 

Cazin, Eugène Carrière, Jules Cliéret, Emmanuel 
Chabrier. Glapisson, Gustave Caillebotte, Cairiès. 

Degas, Desboutins, Dalou, Carolus Duran, Duez, 
Durand-Uuel, Dauphin, Armand Dayot, Jean Dolent, 
Théodore Duret. 

Fantin-Latour, Auguste Flameng. 

Guérard, M"'" Guérard-Gonzalès, Paul Gallimard, 
Gervex, Guillemet, Gustave Geffroy. 

J.-K. Huysmans, Maurice Hamel, Harrison, Hel- 
leu. 

Jeanniol, Frantz-Jourdain, Roger-Jourdain. 

Lhermille, Lerolle, M. et M'"' Lecdanché, Lautrec, 
Sutter Laumann, Stéphane Mallarmé, Octave Mir- 
beau , Roger Marx, Moreau-Nélaton , Alexandre 
Millerand, Claude Monet, Marins Michel, Louis 
Mullem. Oppenheim. 

Puvis de Cbavannes, Anlonin Proust, Camille 
Pelletan. Camille Pissarro, Portier, Georges Petit. 

Rodin, Th. Ribot, Renoir, Raiïaelli, Ary Renan, 
Roll, Robin, H. Rouart, Félicien Rops, Antoine de 
la Rochefoucauld, J. Sargent, M"' de Scey-Mont- 
béliard. 

Thorley. 
. De Yuillefroy, Van Cutsem. 

IjOlijmpia entrée depuis quelques années au 



APIŒS LA -MOUT 273 

Liixomboiirg s'y trouvait toujours isolée, lorsqu'un 
événement inattendu vint l'entourer de toute une 
lamille.Le peintre Caillebotte mourait encore jeune, 
en février 1894, légant sa collection de tableaux au 
musée du Luxembourg. Elle se composait exclusi- 
vement d'œuvres de Manet, de Degas et des Impres- 
sionnistes Renoir, Claude Monet, Pissarro, Cézanne 
et Sisley. C'était toute celte partie de l'école moderne 
la plus attaquée, qui venait prendre place dans le 
musée de l'I^tat. .Manet se trouvait principalement 
représenté dans la collection par le Balcon^ du Salon 
de 1869. De telle sorte que le Luxembourg, après 
avoir été contraint d'accepter avec VOlijmpia celui 
de ses tableaux qui avait soulevé la plus violente 
colère, était maintenant appelé à recevoir avec le 
Balcon celui qui avait le plus excité les railleries. 
11 semblait ainsi (jue le sort réservât à Manet la 
réparation de placer d'abord, dans les musées de 
l'Ltat, les deux œuvres qui lui avaient le plus attiré 
d'avanies aux Salons. 

Le legs Caillebotte consterna le parti de la tradi- 
tion. Les gens qui s'étaient auparavant écbauffés 
pour faire repousser YOlrjmpia gémissaient. Ils pro- 
phétisaient la corruption du goût public. Ils annon- 
çaient une irrémédiable décadence de l'art. Mais 
cette fois ils durent s'en tenir aux plaintes. Vaincus 
dans le combat livré pour tenir la porte fermée à 



274 HISTOIRE DEDOLARD MANET 

YOl//mj)ia, ils ne se sentaient plus en mesure de 
reprendre la lutte avec une chance quelconque de 
succès. Comment, en effet, eût-on pu refuser un legs 
formé d'objets, certes toujours décriés par beaucoup, 
mais que d'autres aussi prônaient? Qui eût décidé 
dans la circonstance? 11 ne put donc être question 
de faire repousser la collection en bloc, mais l'hos- 
tilité se manifesta par la prétention de ne point 
Taccepter tout entière. On y ferait un choix res- 
treint. 

Le donateur, dont le testament remontait à 1876, 
à une époque où Manet et les Impressionnistes 
étaient tellement décriés que leurs œuvres lui 
paraissaient avoir peu de chances d'être acceptées, 
au cas de sa mort immédiate, avait eu la précaution 
de stipuler que les tableaux seraient gardés par ses 
héritiers jusqu'au moment où les progrès du goût 
public pourraient assurer leni' acceptation par l'Etat. 
11 avait, en outre, eu le soin d'exiger qu'ils ne fus- 
sent envoyés à aucun musée de province, ni emma- 
gasinés dans les greniers, mais fussent tous placés 
et tenus en vue au musée du Luxembourg. Ce fut 
sur l'impossibilité matérielle d'exécuter cette clause 
dans son intégralité, en arguant du manque de' 
place, que les représentants de l'Etat s'appuyèrent 
pour arriver à faire un choix dans l'ensemble. 

Ils se déclaraient prêts à prendre la collection tout 



APRES LA MOUT 275 

enlière, mais à condition qn'on les laissât libres do 
n'exposer au Luxembourg que les tTuvres ayant 
leurs préTérences et pouvant y trouver place, alors 
que les autres seraient envoyées aux palais de Com- 
piègne et de Fontainebleau. Les héritiers de Caille- 
botte et son exécuteur testamentaire Renoir crai- 
gnirent, s'ils laissaient entière liberté à l'Etat, qu'il 
ne plaçât que très peu des tableaux au Luxembourg 
et n'en envoyât le plus grand nombre à Compiègne 
et Fontainebleau, où ils seraient perdus pour le 
|)ublic, et se trouveraient comme relégués dans ces 
musées de province que le testateur avait prétendu 
écarter. Ils préférèrent donc consentir à ce que 
l'Etat fit, avec eux, un choix dans la collection, mais 
alors en s'imposant l'obligation do tenir tous les 
tableaux choisis au Luxembourg. 

L'Etat prit ainsi, pour les mettre au Luxembourg, 
deux tableaux de Manet sur trois, le Bolcon et 
Àngelina, en laissant la Partie de crochet. Il prit six 
Renoir sur huit. Renoir était très bien représenté 
dans la collection par son Moulin de la Galette et sa 
Balançoire, qui furent parmi les premiers agréés. 
On prit encore huit Claude Monet sur seize; six 
Sisley sur neuf; sept Pissarro sur dix-huit; tous les 
Degas, de petite dimension, au nombre de sept. 
Devant les œuvres de Cézanne, qui inspiraient encore 
à celle épociue un elTroi général, les répugnances se 



27d histoire DEDOUARL) MAXIlT 

manifestèrent très fortes. Enfin la Commission des 
Mnsées se laissa aller à prendre, snr quatre tableaux, 
les deux moindres, en abandonnant les plus carac- 
téristiques, des Baigneurs, de vrais géants, et un 
Vase de fleurs, plein de grandeur. 

L'art de Manet et des Impressionnistes inlrodtiit 
au musée de l'État allait aussi prendre sa place 
aux ventes publiques. Aucune vente importante 
n'élait venue s'ajouter à celle de l'atelier en ISSt, 
lorsque, dix ans après, les circonstances m'obli- 
gèrent à me défaire de la collection que j'avais 
formée d'uHivres de Manet, de Degas et des Impres- 
sionnistes. Cinq tal)leaux de Manot allaient entre 
autres être soumis aux encbères. La vente (jui eut 
lieu le 19 mars 1894, à la galerie Petit, rue de Sèze, 
attira cette fois le public spécial d'habitués, cri- 
tiques, collectionneurs, marchands, qui suivent les 
grandes ventes. On ne vit point cette invasion extra- 
ordinaire du peuple de la rue, survenue, en 188i, 
à l'Hôtel Drouot. Personne ne pensait plus, à ce 
moment, ({u'une vente des œuvres de Manet fût une 
occasion de venir se moquer et s'ébahir. Les prix 
atteints montraient une grande avance sur ceux 
de 1884. Chez le père Lathuille, du Salon de 1880, 
était adjugé 8.000 francs; le Repos, du Salon de 1873, 
11.000 francs; le Torero saluant, 10.:;00 francs; le 
Port de llordeaux, 0.300 francs; la Jeune fcnnne au 








PORTRAIT DE M. MANET PÈRE (D'APRÈS L'EAU-FORTE) 



APRÈS LA MOIÎT 277 

chapeau noii\ 5.100 francs. Los lableaiix de Degas et 
des Impressionnistes réalisaient des pri.x; propor- 
tionnellement élevés. On voyait apparaître, pour la 
première fois aux enchères, des œuvres de Cézanne, 
celui des peintres impressionnistes qui avait con- 
servé le dernier la réputation de n'être qu'un bar- 
bare, foulant aux pieds toutes les règles. Et ses 
œuvres trouvaient des acheteurs, qui se les dispu- 
taient devant le public surpris, mais ne pensant 
nullement à manifester de désapprobation. 

Les tableaux vendus allaient prendre place d;ms 
h's grandes collections de TEuropc ot d(^ l'Amérique 
ou dans les musées publics. La Conversation de 
Degas, devait, en effet, bientôt entrer à la Nati(uiiil- 
Oalerie de Berlin, et la Jeune femme au bal, de 
M"' Berthe Morisot, était acquise, à la vente même, 
par le musée du Luxembourg. Cet achat devait 
compléter la collection d'œuvres de Manet et des 
Impressionnistes, que le don de Y Olympia et le legs 
Gaillebotte avaient fait entrer au Luxembourg. Le 
legs Caillebotte comprenait des exemples de tous les 
Impressionnistes, sauf de la seule M"" Morisot. 
Lorsque ma vente survint, Stéphane Mallarmé, 
qui éprouvait pour M"'- ^Morisot — M""'" Eugène 
Manet — une vive amitié, et qui bnait son talent 
en grande admiration, se mit en rapports avec 
M. Roujon, le directeur des Heaux-Arts. 11 lui repré- 



21S HISTOIRE DEDOUARD MAM-T 

senta que la Jeune femme au bal de ma collection 
offrait un excellent exemple de son auteur, et que 
le musée comblerait avec elle une lacune regret- 
table. M. Roujon, qui connaissait le goût sûr et fin 
de Mallarmé, se laissa facilement convaincre, et, 
d'accord avec M. Bénédite, le conservateur du musée 
du Luxembourg, décida Facquisition de l'œuvre 
signalée, 

A partir de 1889, on avait donc vu se succéder une 
série d'événements, d'où Manet avait tiré une con- 
sécration qu'on pouvait dire déiinitive. L'exposition 
universelle de 1889, le mettant en parallèle avec 
les maîtres du siècle entier, avait universellement 
amené à reconnaître qu'il allait de pair avec eux. La 
souscription de Y Olympia et le legs Caillebotte 
l'avaient fait entrer au musée du Luxembourg, où 
tout le monde, sauf à discuter sur les œuvres à 
choisir, avait concédé qu'il avait sa place marquée. 
Et, comme complément, la vente de mars 1894 
avait montré les collectionneurs venant acquérir ses 
œuvres à hauts prix, ainsi que celles des Impres- 
sionnistes. C'était la fm de la terrible lutte engagée 
en 1859, alors que Manet avait envoyé le Buveur 
d'absinthe à un premier Salon. Il était mort avant 
d'avoir pu assister au succès détinitif, mais ses amis, 
poursuivant le combat, l'avaient enfin obtenu. Il 
avait ainsi fallu lutter pendant trente-cinq ans pour 



APRKS LA MORT 279 

triompher d'une des plus formidables oppositions 
que l'esprit de routine ait jamais élevées contre l'ori- 
ginalité et l'invention. Après les derniers succès, il 
ne devait pins y avoir, jiour les amis Je Manet, de 
véritable combat à livrer. Le calme s'était donc fait, 
et on ne s'attendait pins à des incidents particuliers, 
lorsqu'il s'en produisit un au loin. 

La National-'jalerie , à Herlin, est un édilice nnent 
inauguré en 187G. 11 a été construit pour recevoir 
les œuvres des peintres allemands modernes; cepen- 
dant les admissions se sont étendues aux étrangers, 
et des peintres de toute nationalité ont jini par y 
être représentés. Le directeur actuel, M. de Tschudi, 
a été un des premiers, en Allemagne, à juger à leur 
valeur Manet et les Impressionnistes, et, en homme 
convaincu, il voulut les faire figurer eux aussi dans 
sa galerie '. 11 se rendit d'ailleurs compte que ce 
serait une chose trop risquée que de prétendre 
acheter de leurs œuvres avec les fonds mis à sa dis- 
position par l'Etat, mais il sut gagner des personnes 
riches et en obtint, en don, des sommes avec les- 
quelles il acquit Dans la serre, du Salon de 1879, 
de Manet, la Conversation, de Degas, deux Vues ae 
Vétheuil, de Claude ^lonet, et des paysages de Pis- 
sarro, de Cézanne et de Sisley. 

1. M. de Tschudi a écrit une étude sur Manet. Bruno Cassirer, 
éditeur. Berlin, 1902, in-8 illustré. 



280 HISTOIRE DEDOLIAHD MAXET 

M. de Tscluuli, possesseur de cet ensemble, le 
groivp-i dans une des salles, à la partie principale de 
la galerie, au premier étage. Cette entrée de Manet, 
de Degas et des Impressionnistes dans un musée 
national fit grand bruit à lierlin. Elle donna lieu 
aux commentaires divers de la presse et des con- 
naisseurs. L'empereur Guillaume II voulut se 
rendre compte personnellement de quoi il s'agissait 
et venu, sans l'apprentissage nécessaire, devant des 
artistes originaux et nouveaux pour lui, il ne put 
apprécier leur art. Le mérite des a?uvres lui échap- 
pant, il jugea quelles n'avaient point de raison 
d'être. Il ordonna donc leur enlèvement et il les fit 
remplacer par d'autres. Peut-être que dans des cir- 
constances difTérentes, il les eût tout à fait expul- 
sées, mais eu égard à la manière dont elles étai&nt 
entrées à la galerie, il borna son action à les faire 
sortir de la place choisie oii on les avait mises au 
premier étage, pour les tenir en un lieu moins 
appai'cnt, au second. 



m 1900 



XIV 



EN 1900 



Sous la coupole de la National cjallerij à Loiulres, 
consacrée aux maîtres anciens, se lit l'inscription 
suivante: « The works of tliose who hâve slood the 
test of âges, hâve a claim to that respect and vénéra- 
tion, ta which no modem can prétend. » C'est là une 
belle sentence, parfaitement appropriée, qui serait à 
sa place dans tous les grands musées. En disant que 
les artistes qui ont supporté l'épreuve des siècles ont 
droit à un respect et à une vénération auxquels les 
modernes ne sauraient prétendre, elle indique que 
c'est le temps qui est le grand arbitre et qui pro- 
nonce en dernier ressort, il n'y a pas de jugement 



28 1 HISTOIRE D'EDOUARD iMAXET 

sûr et de classement définitif à se promettre, en 
delîors de raction du temps et quelquefois d'un 
long temps. Les contemporains sont presque tou- 
jours incapables d'établir la vraie valeur des artistes 
et des écrivains qu'ils ont sous les yeux. 

11 s'opère tous les vingt ou trente ans, alors 
qu'une génération cède la place à une autre, un 
travail, qui fait tomber dans Toubli la plupart des 
hommes prônés de leur vivant et jugés immortels. 
Quelques-uns surnagent seuls dans le naufrage de 
tous les autres. Et ce ne sont pas toujours ceux 
qu'admiraient le plus les contemporains, qui ac- 
quièrent la survie. Les hommes d'abord méconnus, 
ou le plus combattus, sont souvent mis à un haut 
rang par la postérité. Le travail qui abaisse le plus 
grand nombre et élève quelques-uns s'opère natu- 
rellement. Il ne dépend pas de l'action réfléchie des 
nouvelles générations. Ce n' est pas par un choix 
délibéré qu'elles gardent seulement, pour se les 
approprier, certains hommes. La décision faisant 
les condamnés et les élus vient du temps. Mais alors 
pour lui ce sont, en dehors des considérations pas- 
sagères, la valeur réelle et le mérite intrinsèque, 
qui créent les titres. Il conserve seuls les hommes 
doués de ces qualités puissantes, capables de toucher 
à jamais. Les contemporains pouvaient ne pas les 
voir ou les dédaigner, préférant admirer ces dons 



E.N 1900 285 

superficiels qui correspondaient à leur goût dvi 
moment, mais aussitôt que la génération éphémère 
a disparu, que le temps est survenu, ce sont vérita- 
blement alors les ({ualilés profondes et intrinsè(|ues 
qui se dégagent, pour faire mettre à leur vraie place 
définitive ceux qui les possèdent. 

En 1900, rExposition universelle, avec ses sec- 
lions décennales et cenlcnnales des Beaux-Arts, a 
permis de se rendre compte du travail accompli 
par le temps, dans le domaine de la peinture, pour 
élever ou abaisser les morts du dernier demi-siècle. 
Manet a été rc'connu comme ayant grandi dans 
l'opinion et comme s'étant élevé, depuis l'exposition 
précédente de 1889. M. Roger Marx, inspecteur des 
Beaux-Arts, à qui avait été remis le choix des ta- 
bleaux à exposer, n'avait nullement pris, pour les 
montrer, ces toiles, jugées sages. Il avait tenu, au 
contraire, à présenter Vianet sous sa forme la plus 
personnelle. 11 avait donc mis au centre du panneau 
qui lui était consacré le Déjeuner sur l herbe ^ du 
Salon des refusés, en 18G3, et l'avait flanqué, d'un 
côté, de XArthte^ refusé au Salon de 187G, et de 
l'autre, du Portrait d'Eva Gonzalès et du Bar aux 
Folies-Bergère. Le tableau le plus en vue était donc 
celui-là même qui, le premier, avait attiré à son 
auteur l'animadversion générale; mais maintenant 
il n'inspirait plus de répulsion, on se plaisait, au 



286 HISTOIRE D'EDOUARD MAXET 

contraire, à en reconnaître la puissance et Torigina- 
lité. Trente-sept ans s'étaient écoulés depuis que 
le tableau vu pour la première fois avait semblé 
monstrueux, dix-sept ans s'étaient écoulés depuis 
que son auteur était mort et le temps, opérant son 
travail, laissait maintenant découvrir dans l'œuvre 
les qualités profondes qui assurent accès auprès de 
la postérité. Manet, à l'épreuve de 1900, a donc dé- 
finitivement pris place parmi ce petit nombre d'ar- 
tistes que le temps respecte, pour lesquels il tra- 
vaille et qu'il élève. 

En cherchant aujourd'hui à dégager ses qualités 
dominantes, on en trouve surtout deux, d'abord la 
valeur de la peinture en soi, les mérites de palette, 
qui font que la matière est chez lui supérieure, puis 
le fait d'avoir rendu avec originalité le monde 
vivant autour de lui. On comprend que ces avan- 
tages soient de nature à assurer la durée, mais on 
s'explique aussi qu'ils ne puissent attirer tout 
d'abord les louanges, car, l'histoire est là pour le 
prouver, ce sont aussi ceux qui touchent le moins 
communément les contemporains et demandent le 
plus long temps pour exercer la séduction. Ce que 
nous appelons la valeur de la peinture en soi, les 
mérites de palette, correspondent à l'originalité du 
style chez les écrivains. Or, si les contemporains 
peuvent déjà eri'cr en marquant les rangs entre les 



EN 1900 287 

hommes de plume et si souvent ils mettent sur le 
môme pied les auteurs de grand style et d'autres 
qui n'en ont pas, à plus forte raison peuvent-ils se 
tromper dans leurs jugements sur les peintres en 
voie de production, car l'art de la peinture est peut- 
être, de tous, celui où il est d'abord le plus difficile 
de voir juste. 

Si le mérite de la peinture en soi, les qualités de 
palette demandent déjà par elles-mêmes du temps 
pour se faire reconnaître, il semble que quand elles 
se rencontrent, chez un artiste, comme elles se sont 
rencontrées chez Manet, avec la particularité de 
peindre la vie autour de soi, alors qu'elles forment 
la combinaison de toutes peut-être la plus grande, 
elles forment aussi celle de toutes la plus longue à 
être appréciée. On n'a qu'à voir quel a été le sort 
de Yelasquez, de Frans Hais et des Vénitiens, qui 
ont également, chacun à leur manière, point la vie 
et les hommes de leur temps. Ils triomphent aujour- 
d'hui, mais depuis peu seulement. En Espagne ce 
n'est pas Yelasquez, c'est Murillo qui était mis au 
premier rang. Au dix-huitième siècle et au commen- 
cement du dix-neuvième, on payait très cher les 
Yan der AVerlT que l'on faisait entrer dans les col- 
lections, alors qu'on écartait les Frans Hais, qu'on 
eût eus à vil prix. Et on peut encore se souvenir 
d'avoir vu Guido Reni tenir les meilleures places 



288 HISTOIRE DEDOUARD MANET 

dans les musées, au détriment du Tintoret. Quand 
on constate que cette rencontre des qualités de 
palette et de Tapplication à peindre la vie a pu exis- 
ter chez les plus grands, en les tenant cependant 
très longtemps méconnus, on voit qu'elle a tout 
simplement amené Manet à subir le sort de ses de- 
vanciers et que la même erreur de jugement qui 
avait régné ailleurs est aussi venue régner en France. 
En observant combien lent a été le mouvement, qui 
a fini par mettre les grands artistes à leur juste place, 
on doit penser que le travail du temps en faveur de 
IManet n'est pas terminé, et que l'avenir lui réserve 
un surcroît d'estime. 

Mais, dès maintenant, au point d'appréciation oii. 
il est parvenu, on peut préciser ce qu'il a person- 
nellement apporté et ce qu'il a, par son exemple, 
fait naître autour de lui. A un moment où une tra- 
dition vieillie tenait l'art dans la routine, il est venu 
marquer le retour à la fécondité, par l'étude de la 
vie. Doué d'une originalité et d'un éclat de vision 
naturels, il a sorti la peinture des ombres conven- 
tionnelles où on la plongeait, pour la ramener à ces 
tons clairs, qui ont été le propre des grandes écoles 
à leurs moments heureux. L'œuvre qu'il a person- 
nellement produite est puissante et variée. Il a, eu 
outre, ouvert la voie à des artistes féconds et origi- 
naux. De telle sorte que l'initiateur et le groupe 



EN 1900 289 

venu (le son exemple, Manet et les Impressionnistes, 
ne peuvent être séparés et forment un ensemble 
caractéristique, venant compléter l'Ecole française 
au XIX'' siècle. 

Le temps qui classe définitivement les u'uvres 
est éclectique. 11 donne la consécration aux écoles 
diverses. Il mel souvent sur le même pied récon- 
ciliés, les hommes (|ui, de leur vivant, s'étaient ana- 
tlîémisés et avaient prétendu représenter des sys- 
tèmes exclusifs, ('e (|ui compte à ses yeux, ce sont la 
vie, l'originalité, l'invention, mais alors les œuvres 
qui possèdenlces mérites, de (juelcuie manière (|ue (;e 
soit, sont également reconnues par lui. Il ne banni! 
point ceux (|u'il a une fois admis, pour leur en sub- 
stituer d'autres. Son impartialité s'étend à toutes les 
lévolutions de l'esthétique, et, sans toucher aux 
maîtres qu'au cours des trois derniers siècles il a 
consacrés, il tiendra Manet et les Impressionnistes 
au premier rang, après eux, comme ayant su ajou- 
ter de nouvelles formes à celles qui ont fait, en suc- 
cession, l'éclat et la grandeur de la peinture fran- 
çaise. 



TABLE DKS MATIÈRES 



f. — Années de jeunesse 3 

II. — Dans latelier de Coulure Il 

III. — Les premières œuvres 23 

IV. — Le Déjeuner sur Vherbe M 

V. — VOhjmphi 49 

VI. — L'Exposition particulière de 1867 69 

VIL — De 1868 à 1871 91 

VIII. — Le Bon Bock 129 



292 TABLE DES 3ÎAÏ1ÈRES 

IX. — Le plein air. Ib3 

X. — L"œuvre gravée 195 

XI. — Les dessins et les pastels 209 

XIL — Les dernières années 219 

XIII. — Après \ix mort ?;■)! 

XIV. — En 1900 28:î 



l\ir;s. — I.. M\Kivnii:L-x, imi>.. 1, r. Cassollo. - 1160" 



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